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Curtis Price. [traduction Gobelin]
Les choses étaient allées trop loin...
[partie I - mouvement de prisonniers]


Peut-être nulle part ailleurs qu’aux États-Unis le mouvement des prisons n’a été aussi puissant qu’en Californie. The Rise and Fall of California’s Radical Prison Movement d’Eric Cummins1 examine la façon dont le système carcéral de l’après-guerre créa involontairement une intelligentsia de prisonniers. Pendant les années qui suivirent, cette couche d’intellectuels-prisonniers eut un impact important sur le système carcéral d’État.
Jusqu’au début des années 50, les prisonniers de la plupart des États américains relevaient du statut de la “ mort civile ”. Pour les détenus, cela signifiait qu’ils n’avaient aucun droit de communiquer avec le monde extérieur, ni aucune liberté d’expression. À la suite de la grande vague d’émeutes qui éclatèrent dans plusieurs prisons en 1951-52, pendant les années qui suivirent, la notion de “ mort civile ” fut progressivement remplacée par le langage de la thérapie, avec le but ultime de “ réformer ” le condamné en vue de sa réintégration dans la société. À San Quentin, grâce au zèle missionnaire du bibliothécaire de la prison, la notion de “ bibliothérapie ” devint à la mode. Sous ce régime thérapeutique, la bibliothèque de la prison fonctionnait comme une sorte d’“ hôpital de l’esprit ”, où les détenus, sous l’œil vigilant du bibliothécaire, se réhabilitaient selon un processus de lectures dirigées et de réflexion personnelle. L’augmentation du savoir devait aboutir à l’“ adaptation ” à la société. Le contenu de ces lectures était strictement contrôlé ; aucun matériau “ athée ”, “ subversif ” ou “ antipatriotique ” n’était autorisé. Mais le loup était déjà dans la bergerie. Malgré les intentions des autorités, en quelques années, les détenus subvertirent la bibliothérapie en une critique des prisons et des structures répressives de la société dans son ensemble qui les avait emprisonnés.
À commencer par Caryl Chessman, qui fut un des premiers détenus à faire parvenir clandestinement des manuscrits à des éditeurs de l’extérieur, de plus en plus de détenus se mirent à rédiger des attaques très personnalisées mais étayées contre la prison. Même si une bonne part de ces écrits de détenus étaient très centrés sur leurs auteurs eux-mêmes et servaient à créer une aura individualiste de “ héros hors-la-loi ”, à la fin des années 60, par exemple avec Soul in Ice de Eldridge Cleaver2 ; la littérature de prisonniers trouva un public de plus en plus large chez les lecteurs de l’extérieur, où les mouvements en faveur des droits civiques et contre la guerre créaient un terrain fertile pour la critique de la société américaine. La dissidence bouillonnait également dans le système carcéral, et un mouvement de prisonniers commença à émerger, surtout après les émeutes de 1967 et 1968, où les sentiments nationalistes noirs se répandaient chez les jeunes Noirs des ghettos.
En 1971, l’idéologie “ révolutionnaire ” auto-proclamée était si répandue parmi les détenus des prisons californiennes que l’administration pénitentiaire se retrouva sur la défensive. Plusieurs récits de témoins oculaires contenus dans le livre le montrent : les visiteurs étaient étonnés de voir des quartiers de détention entiers couverts d’affiches de Che Guevara, Mao Tsé-toung et Malcolm X et des détenus se livrer à un entraînement semi-militaire dans les cours. Le Manifeste communiste fut réécrit à la main en un anglais simple et servit dans les groupes d’alphabétisation de base ainsi que pour l’éducation politique des détenus. Pendant plusieurs années, un journal radical fut publié par des détenus qui avaient mis au moins un système élaboré pour faire sortir des matériaux ; ces textes étaient composés et imprimés par des sympathisants de l’extérieur, puis réintroduits clandestinement dans les prisons et diffusés parmi les détenus malgré l’interdiction officielle du journal par les autorités. À un moment, les fonctionnaires de la prison de San Quentin furent si inquiets que des manifestants extérieurs n’envahissent la prison que des plans secrets furent élaborés pour envisager la possibilité d’utiliser en dernier ressort des armes à feu pour repousser une attaque.Toutefois, vers 1977, le mouvement radical des prisons en Californie était pour ainsi dire mort et l’administration en mesure de reprendre le contrôle des prisons. Dans une large mesure, cela résultait du reflux des mouvements de protestation de la fin des années 60 et de la montée proportionnelle des idées conservatrices qui se produisit dans son sillage. Mais il y avait aussi des limites graves dans les perspectives du mouvement des prisonniers lui-même. Le mouvement était dominé par un hyper-léninisme et un avant-gardisme paramilitaire qui avaient été adoptés tels quels tant par les détenus que par leurs soutiens à l’extérieur. Dans ces perspectives, la révolution était réduite à une série de tactiques de guérilla menées par une élite politiquement consciente au nom des masses. L’analyse sous-jacente était simpliste, considérant la société dans son ensemble comme un simple reflet de la prison, avec un État “ fasciste ” pareil à l’administration pénitentiaire en plus grand.
Les conséquences furent catastrophiques, comme le montre le livre. L’accent exclusif mis sur la lutte armée, avec la nécessité implicite d’une direction hiérarchisée et n’ayant de compte à rendre à personne permit à des opportunistes astucieux d’exploiter le mouvement à des fins personnelles. Des voix discordantes, comme James Carr3, qui avait lu Korsch et les situationnistes et ne craignait pas de critiquer ouvertement le mouvement, finirent mystérieusement assassinés, ainsi que des avocats du mouvement comme Fay Stender, qui essuya des coups de feu et resta paralysée parce qu’elle avait été jugée “ contre-révolutionnaire ”. Si l’on ne peut écarter la main de l’État pour avoir semé la suspicion et répandu les rumeurs qui conduisirent à ces agressions, la plupart étaient des actes de rétorsion internes opérés par des collectifs du mouvements des prisonniers et ouvertement reconnus comme tels.À la fin des années 70, profitant de l’idée que “ les choses étaient allées trop loin ” et soutenue par une législation californienne plus conservatrice, l’administration pénitentiaire reprit la haute main sur les prisons et restreignit considérablement les capacités d’organisation des détenus. D’une manière générale, cela consista en une stratégie “ dure ” de répression accrue comme l’embauche de gardiens supplémentaires, les enfermements et l’emploi de cellules d’isolement pour les détenus fauteurs de troubles. Curieusement, l’une des stratégies “ douces ” les plus efficaces utilisées pour saper l’organisation fut l’introduction des télévisions privées dans les cellules, l’administration prévoyant avec machiavélisme que cela découragerait la lecture chez les détenus.
De nos jours, la Californie dépense pour l’enfermement plusieurs fois la somme qu’elle consacre à l’enseignement ; la construction de prisons dans l’État s’est considérablement développée, comme ailleurs dans le reste du pays et il y a plus de gens incarcérés qu’il n’y en a jamais eu dans l’histoire des États-Unis, avec des taux d’incarcération supérieurs à ceux de la Chine et même de l’Afrique du Sud au pire moment de l’apartheid4. Selon une estimation, le taux de chômage des États-Unis augmenterait de 2 à 3 % si les détenus actuellement emprisonnés étaient comptés parmi les “ chômeurs ”. Pourtant, comme le montre la conclusion du livre, si l’organisation des prisonniers s’est beaucoup affaiblie, elle n’a pas été totalement éliminée ; des groupes d’étude secrets se forment même dans les établissements de haute sécurité où les contacts entre les détenus sont étroitement surveillés.

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1 - Eric Cummins, “ The Rise and fall of California’s Radical Prison Movement ”, Stanford University Press, 1994.
2 - Eldridge Cleaver, “ Sur la révolution américaine ”, Seuil, 1970.
3 - Un seul livre de James Carr a été traduit en français : “ Crève ”, Ivréa, 1994. Il a écrit une autobiographie : “ Bad ”.
4 - Sur le sujet voir Mike Davis, “ Contrôle urbain, l’écologie de la peur ”, Ab Irato, 1996.

-->texte paru dans la revue Oiseau-Tempête n°6.