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Curtis Price. [traduction Gobelin]
Les choses étaient allées trop loin...
[partie II - black panther]
Depuis sa formation en 1966 jusquà sa chute
en 1982, le Parti des Panthères noires joua un rôle
crucial dans la radicalisation de toute la génération de
jeunes Noirs des ghettos qui étaient arrivés à lâge
adulte à la fin des années 60. Mais malgré la grande
visibilité des Panthères pendant près de vingt ans,
depuis cette époque, il y a eu étonnamment peu danalyses
sérieuses sur laction du parti. The Black Panthers Party
Reconsidered, recueil darticles danciens membres et duniversitaires
sympathisants réunis par Charles Jones5, est la première
tentative importante dévaluer lhéritage du parti.
Une étude précise des Panthères doit commencer par
le contexte social dans lequel le parti apparut. À la fin des années
60, le mouvement traditionnel en faveur des droits civiques, qui était
né des luttes contre la ségrégation dans le Sud rural,
était épuisé. Cet épuisement était
apparu dans la réaction des organisations de lutte pour les droits
civiques face à la vague de révoltes urbaines qui avait
éclaté dans des dizaines de villes américaines, en
commençant par la grande série démeutes qui
avaient suivi lassassinat de Martin Luther King, incitant le vice-président
Humphrey à déclarer que la plus grande bataille que
nous livrons aujourdhui nest pas au Viêt-nam du Sud
mais dans nos propres villes . Lassassinat de King sonnait
le glas de lancienne stratégie réformiste de résistance
passive et de désobéissance civique. Les actions spontanées
des jeunes Noirs des villes qui étaient à lavant-garde
des émeutes avaient été au-delà de ces tactiques,
laissant sur place les organisations traditionnelles. Cest ce vide
que les Panthères comblèrent. Comme le fait remarquer un
observateur, les révoltes de 1967 marquèrent lentrée
des jeunes radicaux des ghettos dans la bataille raciale, et les organisations
existantes, dirigées par des intellectuels ou des gens de la classe
moyenne, ne purent pas faire face il fallait que les Panthères
voient le jour. Autrement dit, comme on le note généralement
dans les articles sur les Panthères, ce ne fut pas le rôle
de dirigeants indéniablement charismatiques, talentueux et connus,
comme Huey Newton, Bobby Seale et Eldridge Cleaver, mais la pression des
événements sociaux qui imposa la création du parti.
Dabord organisation locale basée à Oakland, en Californie,
les Panthères devinrent bientôt un mouvement national à
mesure quelles répondaient à la frustration et à
la colère générales des Noirs. Une bonne part de
sa croissance fut également spontanée ; plusieurs chapitres
de ce livre montrent que les instances nationales furent surprises de
recevoir des appels de villes où elles navaient pas de présence
continue leur annonçant la création dune section locale.
Se revendiquant comme marxiste-léniniste , le parti
se distinguait aussi des organisations traditionnelles de défense
des droits civiques et groupes noirs nationalistes et séparatistes
existants comme la Nation de lIslam. Le parti mettait laccent
sur lautodéfense armée contre la brutalité
policière, les appels à la révolution
et au socialisme et une volonté dagir en association
avec les organisations anti-guerre, de gauche et de libération
des femmes et des homosexuels. Même si, à son apogée,
le parti neut jamais un effectif supérieur à 5 ou
7000 membres, il exerça une influence hors de proportion par rapport
à ces chiffres, le journal Black Panther, par exemple, se vendant
à plus de 100 000 exemplaires par semaine. En outre, dans de nombreux
quartiers de ghettos, les sections locales des Panthères mirent
sur pied des programmes de survie communautaire et des services
gratuits comme les dispensaires, écoles, transports vers les prisons
et escortes anti-agressions pour les vieux.Dès le début,
les Panthères attirèrent lattention de lÉtat.
En 1969, le dictateur du FBI, J. Edgar Hoover, déclara que le parti
était la menace numéro un qui pesait sur la société
américaine, et, au cours des dix années qui suivirent, on
assista à une tentative systématique de détruire
les panthères grâce à une combinaison de répression
ouverte et de tactiques clandestines comme lusage dindicateurs
et dagents provocateurs. Au cours de cette campagne de contre-espionnage,
intitulée COINTELPRO et révélée des années
plus tard, des dizaines de Panthères furent tuées lors de
fusillades provoquées par la police, des centaines de membres et
de sympathisants furent emprisonnés, certains étant lourdement
condamnés. Un grand nombre danciens dirigeants de sections
locales continuent de moisir en prison, vingt-cinq ans plus tard. Il est
indéniable que cet effort prolongé de lÉtat
pour détruire les Panthères porta un rude coup à
lorganisation et joua un rôle significatif dans sa disparition.
Au début des années 70, une scission grave se produisit.
Il y avait dun côté Huey Newton qui réclamait
une réorientation des efforts du parti sur les programmes de survie
communautaires et la prise du pouvoir politique à léchelon
local, et, de lautre côté, Eldridge Cleaver, en exil,
qui voulait faire porter laccent sur la lutte armée
. Laile minoritaire pro-Cleaver fut bientôt réduite
à de petits groupes armés clandestins tels que lArmée
de libération noire et disparut de la scène publique, du
moins en terme de présence politique ouverte. Opérant un
revirement désastreux en 1972, Newton ordonna subitement aux sections
locales des Panthères de se dissoudre et aux survivants de se replier
sur Oakland dans le but de concentrer lactivité du parti
sur la prise du pouvoir politique local afin de faire élire la
Panthère Elaine Brown mairesse dOakland. Cette tentative
échoua misérablement et dans les années qui suivirent,
alors que Newton accumulait les conflits avec la loi et concentrait le
pouvoir entre ses mains, des dirigeants de longue date comme Brown et
Seale rompirent avec le parti. Quand le parti des Black Panthers fut officiellement
dissous en 1980, les effectifs ne comptaient plus que 50 personnes. Quelques
années plus tard, Newton était abattu dans la rue lors dun
deal de cocaïne foireux.Les articles réunis dans The Black
Panthers Party Reconsidered tendent à remettre en cause la tendance
à démoniser ou à romanticiser
les Panthères pour en faire des héros immaculés
et à faire un bilan équilibré et
critique de la force et des faiblesses du parti.
Ce choix nest pas accidentel. Depuis le début des années
90, plusieurs livres sont parus aux États-Unis affirmant que les
Panthères nétaient rien dautre quune bande
de criminels déguisés en activistes révolutionnaires.
La plupart de ces livres sont des attaques diffamatoires rédigées
par danciens radicaux repentis qui font des généralisations
expéditives et dénuées de fondements à partir
de on-dit et dinformateurs anonymes de troisième main. Toutefois,
des mémoires récents danciens dirigeants non repentis
comme Elaine Brown6 et David Hilliard donnent aussi à penser que
tout au long de lhistoire des Panthères, il existait une
ligne ténue entre la politique révolutionnaire tournée
vers les frères des quartiers et les activités
criminelles et marchandes, ligne qui fut fréquemment franchie.
La question de savoir si les Panthères étaient une organisation
de lumpen est posée plusieurs fois dans le livre, tout particulièrement
dans un chapitree intitulé La lumpénisation : erreur
critique du parti des Panthères noires . Lauteur de
ce texte estime que même si les Panthères nétaient
pas au sens strict des lumpen de par leur composition, ils létaient
dans leur orientation. Cette orientation créa un milieu
hostile à une organisation politique stable qui alimenta
le problème durable de la rhétorique enflammée et
exagérée des Panthères et mit également
lorganisation à la merci de la répression étatique
. Si cest vrai, cela ne constitue pas un tableau complet.
La faiblesse de cet argument, cest quil considère létat
de lumpen comme identité statique avec des caractéristiques
cohérentes et immuables et non soumises aux influences générales
de la lutte.
Un autre chapitre examine le rôle des facteurs internes dans la
chute finale du parti. Il associe la montée de lautoritarisme
et du culte de la personnalité au manque de démocratie interne
dans une structure de commandement hiérarchique, de haut en bas,
qui entraînait de constants abus de pouvoir et une tendance à
la bureaucratisation chez les dirigeants des Panthères. Si cela
est vrai, cette bureaucratisation ne fut pas un processus organisationnel
coupé de la base politique. Lavant-gardisme des Panthères,
dérivé quil était du cadre léniniste
donnant la primauté au rôle dune minorité révolutionnaire
pour conduire les masses, ne contribua pas peu à
lindéniable concentration du pouvoir entre les mains de quelques
individus. Même si les sections locales jouissaient parfois dune
autonomie considérable, cétait plus souvent le résultat
de fréquents vides du pouvoir créés par de soudaines
arrestations de dirigeants nationaux inamovibles plutôt quà
un attachement de principe à un processus interne de prise de décision
par la base. Et si la bureaucratisation exista dès le début,
elle saccentua à mesure du reflux du militantisme de la communauté
noire.Comme le montre le chapitre de conclusion du livre, malgré
plusieurs années de prétendue prospérité économique,
les conditions de vie de lAmérique noire continuèrent
à saggraver au cours des années 90. Plusieurs villes
affichent des chiffres despérance de vie dans les ghettos
comparables à ceux des pays du tiers-monde, des taux de chômage
à deux chiffres chez les jeunes hommes noirs. Les effets de la
réforme de laide sociale se conjuguent pour opérer
un recul dévastateur des acquis sociaux des années 60. Même
si aucun nouveau mouvement nest encore apparu pour remettre en cause
ces conditions, la réévaluation de lhéritage
des Panthères constituera une tâche indispensable dès
quun tel mouvement verra le jour.
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5 - The Black Panther Party Reconsidered , sous la dir. de
Charles Jones, Black Classic Press, 1998.
6 - Eleine Brown, Sortir du ghetto ; NIL, 1997.
-->texte paru dans la revue Oiseau-Tempête n°6.
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