L'ordre règne !

texte diffusé entre les deux tours des elections presidentielles en France - 2002.

Les dernières élections présidentielles ne sont pas la
victoire de la droite ni du fascisme mais celle du
consensus : consensus sur la sécurité,
l'antiterrorisme et la guerre aux pauvres, consensus
sur la démocratie comme régime idéal à défendre...
C'est contre le système économique et social organisé
autour de ce consensus politique, qui a produit et
continuera de produire le fascisme, qu'il faut lutter,
et non seulement contre le fascisme qui n'est
finalement que la partie émergée de l'iceberg. Et
lutter non par le vote, mais par l'action directe.

Dès le soir du premier tour et des premiers mouvements
de rue, les manifestants, dans leur immense majorité,
se sont limités à exprimer leur refus de ce qui
incarne pour eux le fascisme, la «bête immonde » et
cela est évidemment vrai et légitime, bien, que pour
ces élections, Le Pen ait plutôt policé son discours
et son image médiatique afin d'apparaître comme un
candidat crédible, un «présidentiable » comme disent
les journalistes ; c'est ainsi que les «les détails de
l'histoire » et autres expressions de sympathie envers
le fascisme historique ont été soigneusement évités ;
le dirigeant du FN se présentant comme le candidat du
changement radical, de la rupture, représentant tous
les déçus de la politique menée depuis des décennies,
alors qu'il est lui-même un vieux politicard ayant
traversé tous les régimes.
Mais l'insuffisance de ce mouvement, les limites de
ses revendications résident bien dans son incapacité
politique à comprendre et combattre les facteurs réels
ayant permis la (re)montée du fascisme, non seulement
en France, mais dans bon nombre de pays européens,
notamment en Autriche et en Italie.
La cause véritable et profonde de ce phénomène, ce
sont les politiques anti-immigrés et anti-pauvres
menées depuis des décennies par tous les gouvernements
qu'ils soient de droite ou de gauche. Toutes les
mesures prises par ces politiciens bien-pensants ont
permis la diffusion massive, la banalisation des idées
sur l'inégalité sociale et économique considérée comme
normale, naturelle, éternelle, alors qu'elles ne sont
que le produit d'un système économique et social qu'on
appelait autrefois : capitalisme. Bref, la gauche et
la droite portent l'entière responsabilité de la
situation actuelle, quelles que soient les apparences
de «combattants de la liberté et de la démocratie »
qu'ils cherchent à se donner médiatiquement.
On peut clairement le constater si l'on examine la
politique menée par cette gauche caviar depuis 1997,
avec l'approbation tacite ou, au mieux, une bien
faible opposition des organisations d'extrême-gauche :
loi Chevènement qui organise l'emprisonnement et la
déportation en masse des étrangers, notamment
sans-papiers, PARE visant à la mise au travail forcé
des chômeurs contre un salaire misérable, LSQ
organisant le fliquage des pauvres sous l'alibi de la
lutte antiterroriste après le 11 septembre, union
sacrée autour du mitarisme et de la guerre (Kosovo,
Afghanistan.), répression dans les usines et tous les
lieux de travail, répression contre les sans logis,
les mal-logés et les squatters, etc.
Toutes ces mesures sont dictées, au fond, par une
seule nécessité écononomico-financière : engranger la
plus grande masse de profits pour permettre à un
capitalisme en crise permanente de continuer à
survivre, et ceci toujours aux frais des exploités du
monde entier. Malgré la supposée prospérité du
capitalisme français tant vantée par les médias aux
ordres, un mécontentement général et diffus s'accroît
à un rythme accéléré et démontre, s'il en était encore
besoin, qu'aucune solution politique ne peut être
apportée dans le cadre de cette société aux problèmes
réels de ceux qui subissent au quotidien la domination
du capital.
Pour cette raison, il est absurde et vain de
soutenir aujourd'hui, dans une espèce de sursaut de
mauvaise conscience (de gauche), la formation d'un
front démocratique et républicain contre le fascisme,
alors que c'est bien au nom de cette démocratie, de
cette république et de ses droits de l'homme que sont
emprisonnée et déportés des dizaines de milliers de
sans-papiers ou que la surveillance technologique et
le contrôle social se renforcent sans cesse
(construction de prisons et de centres de rétention
pour tous ceux jugés dangereux pour la sécurité de
l'ordre établi au profit d'une minorité de possédants,
vidéo-surveillance, répression tout azimut contre les
populations précarisées, tout-sécuritaire.).
On veut aujourd'hui nous faire croire (ce «on » ce
sont tous les médias, tous les partis, tous les
syndicats et autres associations humanitaires suintant
la bonne conscience) que le seul moyen, à présent,
d'empêcher l'arrivée du fascisme au pouvoir serait
d'aller voter massivement, même à contrecour, pour
cette pourriture de Chirac, qui a toujours représenté
les intérêts du capital et de toutes les classes
dominantes. A les entendre, l'abstention ferait le jeu
de Le Pen, etc, etc.
Mais voter, c'est reconnaître et cautionner un système
politique et social dans lequel le fascisme n'est pas
une parenthèse, une anomalie ou un incident ; c'est
bien plus la nécessité, pour l'Etat, d'écraser tout ce
qui le conteste, tout ce qu'il juge dangereux pour la
stabilité de la sacro-sainte économie. Le refus du
vote ne signifie pas se résigner à l'ordre des choses,
remettre sa vie entre les mains d'experts ; au
contraire, compris de cette façon, il devient un acte
de contestation plus puissant que toutes les
allégeances à un parti. Dans ces conditions, ce n'est
pas l'abstention qui fait le jeu du FN, mais bien le
vote et la soumission à l'Etat qu'il implique. Le
vote a prouvé mille fois son inefficacité à changer
réellement le cours des choses ; et seul une action
menée directement sans passer pas les institutions de
cette société (partis, syndicats, associations,
humanitaires ou autres) peut nous permettre
d'envisager un autre avenir que la vie de merde que
nous réservent les dirigeants politiques et
économiques.
On nous répond également que l'on ne peut s'opposer à
une décision prise par le peuple, de manière
démocratique, par la voie des urnes. Cette rengaine
est également reprise par les partisans
d'extrême-droite eux-mêmes (Le Pen traitant les
manifestants de voyous manipulés, d'extrêmistes.).
Mais qu'est-ce que le vote, sinon la mise en scène de
notre soumission à tous les pouvoirs. Par le vote,
nous ne faisons que reproduire et accepter la misère
sociale que nous subissons au quotidien, dans et hors
du travail ou de l'école. L'individu a tellement
intériorisé les normes, les valeurs dominantes qu'il
ne fait, par son vote, que reproduire le comportement
de soumission, d'aveuglement qui fait l'essentiel de
sa vie. Il croit choisir librement, alors qu'il ne
fait que subir. Ce triste individu, c'est le
citoyen, enchaîné à l'Etat et à ses institutions
(l'école, la famille, l'armée, la nation, les
médias.), dans l'incapacité quasiment pathologique de
vivre par lui-même et pour lui-même ou d'envisager un
autre monde que cette société...

De mauvais citoyens