Ma cité. Des murs empilés, collés, gris. Le bailleur passe souvent. Cette année qui n’est pas finie, la porte vitrée a été cassée six fois, l’ascenseur est en panne quasiment un jour sur deux, les voitures qui garent dans la rue ont été forcées… Rien de grave en somme.
Vue de près, ma cité se résume à un immeuble, le mien. Une dizaine d’étages, des balcons (qui permettent d’avoir un œil sur les voitures), des portes qui se feraient bouffer à la première allumette, des escaliers qu’on nettoie par hasard, des lampes et des interrupteurs qui jouent à cache-cache avec les locataires, des bestioles sans armes mais qui attaquent la nuit…. On a fini par faire des statistiques.
Personne ne s’étonne d’un bris de verre.
On pare simplement aux problèmes les plus urgents. Une bagnole défoncée ? On appelle l’assureur. On répare, on paye parfois de sa poche. Bien sûr, on enrage aussi. Mais jamais longtemps. Face à l’impuissance, la rage ne tient pas. L’an dernier c’était la même chose.
Tout le monde vous dira que c’est la condition humaine. On aime bien cette expression de « condition humaine » même si on ne sait pas très bien ce qu’elle veut dire. Il nous arrive souvent de parler pour parler car on ne croit plus vraiment au pouvoir des mots.
On veut des actes. Les mots ont été inventés pour calmer les pauvres, les empêcher de faire des bêtises.
 
Depuis quelques jours, ma cité est à la une. On est content, c’est normal. Ma cité est passée dans le journal. Mon immeuble aussi. Celui qui habite ici a même pu reconnaître mon balcon. A la télé, ils parlent des jeunes. Alors oui, je le répète, on est content. Je dis bien, des « jeunes », pas des Français. Ils oublient qu’on est français avant d’être jeune. Ils ont honte. On est français pourtant, mais on ne marque pas de but en Coupe du monde.
J’ai 28 ans. Je ne trouve pas de travail. Je ne trouve pas parce que je ne cherche plus. J’en ai marre de chercher. Mon frère a 40 ans, il est mécanicien à son compte. Il répare les voitures du quartier. Il n’a pas de local, n’est pas déclaré. L’argent passe de main à main. Il est honnête comme beaucoup de gens ici. La loi, il connaît plus ou moins, mais personne ne l’aide, alors il se débrouille. Les policiers connaissent sa situation, mais ils ferment l’œil. Ils savent que c’est un type honnête, mon frère.
La loi, c’est un peu comme la condition humaine. On aime bien le mot, mais on ne sait pas ce que cela signifie exactement. Normalement, me dit mon frère, la loi c’est fait pour te donner des limites, mais pas pour t’interdire de bouffer. Si mon frère ne trouvait pas de voiture à réparer, on serait vraiment dans la merde dans la cité. Nous, on est plutôt bien. D’autres restent dans les cages, ils revendent des cigarettes, ou font pire. C’est illégal ? Oui. Mais le soir, il y a l’assiette.
Aujourd’hui, tout le monde s’étonne que ça brûle partout. Moi, non. On vit dans un vase clos. A l’intérieur, nous et, depuis les premiers bancs de l’école, l’humiliation, le fait qu’on nous dise pendant des années qu’on est inutile, qu’on ne sert à rien, qu’on ne fait pas partie du même monde. Le vase a gonflé, gonflé, gonflé. Aujourd’hui, il explose. Je ne dis pas qu’on a tort ou raison. C’était juste inévitable. Le feu, c’est pour ne pas disparaître.

Salim, Aulnay-sous-Bois