1998: Les formidables émeutes de l'Indonésie en banqueroute

L'Indonésie, un archypel composé de 17 500 îles, connaît depuis le début de l'année des raz de marées humaines qui innondent les rues, emportant tout sur leur passage. Prit en étau entre l'état-policier de Suharto et la dictature capitaliste du Fonds Monétaire International, des milliers de pauvres et de déshérité-e-s du "miracle asiatique" ont choisit la révolte, joignant l'utile (le pillage) à l'agréable (l'émeute). Traumatisés par l'ampleur du mécontentement populaire, des responsables politiques & militaire indonésiens, de concert avec le gouvernement américain, ont poussé à la démission le 21 mai dernier ce vieux con de Suharto, qui dirigeait le pays depuis trente-deux ans.

L'arrivée à la présidence d'Habibie, le dauphin-successeur de Suharto, un personnage largement discrédité, a peu d'effet sur la propagation des foyers d'émeute dans ce pays de 200 millions d'habitant-e-s, le quatrième le plus peuplé de la planète. Ce changement superficiel ne trompe même pas les opposant-e-s réformistes, qui comprennent que la dictature militaire reste intacte.

La révolte indonésienne, qui a ralliée différents secteurs de la société de classe indonésienne aux intérêts parfois contradictoires, a fait de l'émeute son expression la plus puissante. Et contrairement aux opérations de désinformation des massmédias, les émeutes qui se succèdent depuis six mois sont avant tout un cri du ventre qui a faim et non pas le fruit de la haine raciale "antichinoise".

Si nous consacrons tant d'espace au soulèvement indonésien c'est parce que c'est la mission du site GUERRE SOCIALE! de montrer la classe prolétaire dans un autre rôle que celui de l'éternelle vaincue, de la présenter plutôt comme une force combattante capable de faire trembler le capitalisme tout-puissant. Avant de débuter l'inventaire et l'analyse des émeutes, il faut saisir comment le FMI a poussé le pays aux extrêmes en pilotant une purge économique draconienne, et la contribution de l'appareil de répression dans l'escalade du climat de violence.

Un "Hiroshima économique"

Juste avant de sombrer dans un krach, l'Indonésie faisait parti des "Tigres de l'Asie", une des principales zones de croissance économique de la planète. Les "Tigres" ont longtemps fait figure d'un mythe de prospérité auprès des capitalistes occidentaux, jaloux des conditions d'exploitation d'une main-d'oeuvre pas chère, de la répression anti-syndicale et de l'absence de filet de protection sociale. C'est pourquoi le désastre actuel a prit par surprise beaucoups "d'experts".

Le type de développement capitaliste accéléré des "Tigres" présentait pourtant des failles d'un point de vue économiste: surproduction, corruption généralisée, endêttement excessif, surévaluation de monnaies, etc. Mais le coup fatal porté au "miracle asiatique" est en grosse partie l'oeuvre des gamblers de la haute finance internationale, qui, dans un mouvement de panique, sont allés miser/spéculer leurs capitaux/jetons ailleurs (une hémorragie d'une cagnotte d'environs 70 milliards$ US dans l'économie asiatique en 1997(1)).

Tout a commencé avec un prêt immobilier désastreux en Thaïlande au début de l'été de 1997, qui fait plonger la valeur de sa monnaie. La "confiance" des investisseurs, c'est-à-dire leurs capitaux, se mettent à fuir massivement vers des marchés plus rentables. Le FMI accroît lui-même l'incertitude en "mettant sous surveillance" pluiseurs pays de la région du Sud-Est asiatique.

La fuite des capitaux déstabilise d'immenses banques asiatiques, qui s'effondrent les une après les autres sous le poids de créances doûteuses ("prêts à haut risque" non-remboursés souvent offert à des copains), entraînant dans leur chute d'énormes conglomérats. En pleine crise de liquidités, les "Tigres" mendient des prêts colossaux au FMI pour éviter la banqueroute de leur système bancaire: la Thaïlande (17 milliards$ US) l'Indonésie (43 milliards$), la Corée du Sud (57 milliards$ US).

Organisation méconnue, le FMI a sévit dans 90 états d'Afrique, d'Amérique du Sud et d'Asie, agissant à titre de collecteur de dettes pour le compte des institutions financières internationales. Les "opérations de sauvetage" menées par le FMI consistent en réalité à mettre sur pied un filet de sécurité pour protéger les capitaux des investisseurs et spéculateurs imprudents, au détriment des classes pauvres et exploitées qui payent le plein prix de la crise.(2)

Pour recevoir les prêts financiers remis par tranches, l'état-emprunteur doit se conformer aux conditions strictes du FMI et lui cèder sa souveraineté en matière de politique monétaire et budgétaire; autremendit, le FMI achète les gouvernements piègés par l'endettement, à qui il dicte la volonté des créanciers, soit la haute finance internationale.

Le FMI débarque en asie du Sud-Est, telle une puissance coloniale, avec pour mission de dompter les "Tigres" (au fouet): privatisations d'entreprises d'états revendues au capital étranger et fermetures de celles qui sont "non-rentables", coupures dans les dépenses publiques, etc. Cela signifie le chômage de masse et la misère pour des dizaines de millions de prolétaires qui ont vendu à rabais leur force de travail au profit du "miracle asiatique".

Bien que les chiffres sur l'emploi soient doûteux, ils témoignent unanimement de la croissance exponentielle de l'exclusion: en Thaïlande, les pertes d'emploi se chiffraient à 800 000 en janvier 1998, en Corée du Sud le nombre officiel de sans-emploi a quasi-tripplé en un an (de 550 000 à 1,49 million), tandis qu'en Indonésie le nombre de personnes en chômage a doublé en quatre mois pour dépasser les 9 millions.

Pour l'Indonésie, l'ingrédient de la recette du FMI qui menace le plus la paix sociale est l'élimination de 2 milliards$ US en subventions destinées à la stabilisation des prix de produits de première nécessité, provoquant la hausse du coût du lait (+300%), de la farine, du riz, etc. Pour plus de 60 millions de personnes menacées de carrence en protéines qui peuvent causer de graves maladies à long terme, la crise financière est devenue une crise alimentaire(3). La solution d'Habibie? Demander à 150 millions de musulman-e-s de jeûner deux jours par semaine!(4)

Un an après le krach de la bourse de Bangkok (Thaïlande), les "experts" en deuil de leur "modèle asiatique" sont de plus en plus pessimistes sur l'avenir de l'économie mondiale. La globalisation des marchés financiers a jusqu'à présent contribuée à la contagion de la crise: en Russie, où la bourse de Moscou a chutée de 9,8% le 1er juin dernier, le gouvernement veut emprunter 22,6 milliards$ US au FMI; le Japon, lui, deuxième puissance économique mondiale, avoue formellement être entré en récession le 12 juin, rejoignant ainsi Hong Kong, etc.

La violence politique de la dictature se retourne contre elle

Les réactions populaires violentes à cette agression économique sont prévisibles pour l'appareil militaro-policier indonésien, qui met en place un gigantesque dispositif de contrôle social. Dans le but de protéger la capitale Jakarta, peuplée de 10 millions d'habitant-e-s, les autorités ont entrepris dès janvier de refouler les sans-emploi qui veulent y entrer, tandis que les résident-e-s jugés "indésirables" sont ciblés pour un séjour forcé dans des "centres de réhabilitation". Des effectifs sont aussi déployés dans les usines dont la fermeture est annoncée (en échange de pots-de-vins!).

Couverte de sang, l'armée indonésenne (ABRI) a perpétrée en toute impunité certains des plus gros massacres de masse depuis la fin de la deuxième guerre mondiale:

-ceux de l'arrivée au pouvoir de Suharto en 1965/1966, qui ont fait un demi-million de mort-e-s, effaçant de la carte pour toujours le Parti communiste indonésien (PKI, le plus gros au monde à l'époque, après ceux de Russie et de Chine) avec la bénédiction enthousiaste du gouvernement des états-unis, qui avaient fourni à l'ABRI une liste de 5000 noms de "communistes et de dissident-e-s"(5);

-ceux au Timor oriental entre 1975 et 1978 qui ont fait 200 000 de mort-e-s, soit le tiers de la population, la mission de l'ABRI d'écraser le mouvement de libération nationale FRETILIN pour occuper cette ancienne colonie portugaise vira en un véritable génocide;

Quant aux manifestations, un policier de la section anti-émeute de Jakarta décrit ses instructions en matière de contrôle de foule: "Nous battons les gens jusqu'à ce qu'ils soient paralysés. Nous espérons que la personne demeura inconsciente jusqu'à ce qu'on ait finit de s'occuper d'elle, comme ça elle ne pourra reconnaître nos visages."(6)

Ainsi, la nature répressive d'un régime qui cherche à intimider toute opposition organisée, même légale, ne laisse aux foules en colère qu'une seule issue, soit la violence. Mangunwijaya, un activiste local, décrit ce phénomène : "Les réactions populaires sont refoulées et seront d'autant plus dangeureuses si elles explosent. En l'absence de dirigeant et d'organisation, tout se passe dans la spontanéité, ce qui veut dire que tout contrôle est difficile. La poudre et la paille, quand on les entasse, finissent par exploser ou prendre feu."

Cette analyse, publiée en 1989(7), est toujours actuelle. Au-delà des campus universitaires, les traditionnelles organisations de masse et de sabotage des luttes (partis politiques, syndicats, mouvements religieux ou de de libération nationale) ont eu un rôle plutôt effacé dans le mouvement de révolte indonésien.

On peut distinguer deux tendances dans le mouvement indonésien autour des positions de classe des différentes forces en lutte : la première, qui est prolétarienne, réunit des pauvres de la ville ou de la campagne qui se joignent ensembles dans l'action contre la société marchande et sa garde armée- la flicaille et les militarés; la deuxième, de type intellectuelle-bourgeoise, est chevauchée par un politicien opportuniste, Amien Rais, et a fait son nid sur certains campus universitaires, sa revendication principale étant que des réformes politiques aboutissent à une démocratie capitaliste à l'occidentale.

Le pillage, réponse prolétarienne à la baisse du pouvoir d'achat

Les millions de pertes d'emploi et la chute de revenus qui va avec, sont accompagnés d'une hausse vertigineuse du coût de la vie. Pour l'exploité-e, l'inflation qui a atteint 52% entre janvier et juin, correspond en fait à du vol pur et simple parce que son salaire de crève-faim ne lui suffit pas (et ce n'est pas la petite augmentation du salaire minimum de 15% décrétée par Habibie qui compense le manque à gagner). Le temps travaillé perds ainsi de la valeur, forçant les prolétaires à, soit faire des heures supplémentaires, soit manger moins. En fait, en se livrant au pillage, les prolétaires affamé-e-s ne font que se rendre justice.

Dès le 5 janvier à Pandung, les rapports de classes s'annoncent sous le signe de l'émeute, lorsque 1000 personnes affrontent la police, qui a pour mission de bannir les petits vendeurs ambulants. Le 16 janvier à Jember, des "bandes de jeunes en motocyclette" brisent des vitrines, pillent la marchandise et incendient un centre commercial de trois étages. Des émeutes éclatent à Kraksaan (le 24), à Tuban (où elles durèrent trois jours) et à Kragan, Ujung Pandang et Pasaruan les 27 et 28. Des magasins sont attaqués et pillés. Le 2 février, ces exemples sont suivis par des centaines de paysan-e-s et de pêcheurs à Kraton, par 2000 personnes à Donggala, et 1000 autres encore à Pasaruan; le 7 février à Bima, sept commerces sont vandalisés et deux sont brûlés; à Ende les 7 et 8 février, 21 magasins sont détruits et leurs propriétaires doivent se réfugier au poste de police; deux jours après, à Bumayu, les commerces qui ont augmenté le prix de l'huile à cuisiner sont lapidés; le 12 à Jatiwangi, plusieurs centaines de personnes cassent des boutiques; le 13 à Losari, 30 magasins sont endommagés, à Pamanukan plus d'un millier de personnes foutent le feu au centre commercial et à des voitures, et à Gebang aussi des troubles sont signalés; le 14 c'est au tour de l'île de Lombok d'être atteinte par l'épidémie (au moins 5 personnes tuées par l'armée et 150 arrestations pour ces deux journées); enfin le 18 à Kendari, 6000 personnes participent à une émeute lorsque des prolétaires se joignent à une marche étudiante.

La répression des émeutes est largement passée sous silence dans la presse capitaliste internationale, qui, instinctivement, prend parti pour les petits entrepreneurs et s'applique à détourner le sens de cette lutte de classes au profit d'une "analyse ethnique" des émeutes. Les mots "chinois" et "commerçants" sont alors amalgamés comme s'il s'agissait d'une seule et unique catégorie sociale, alors qu'en réalité les communautés d'origine chinoise sont, comme les autres, elles-mêmes divisées en classes.

La couverture des évènements a ainsi fait ressortir que les "faiseurs d'opinions" ont pris en charge la distribution des rôles dans les forces adverses: à droite, on a les "musulmans", majoritaires et vandales, et à gauche, les "chinois", minoritaires et victimes. À en croire les journaux, les "chinois", qui sont 5% de la population, contrôleraient 75% du commerce indonésien, d'après un chiffre qui circule beaucoups sans pour autant avoir de base statistique. Mais, si cela était vrai, le fait que leurs entreprises aient subit la majorité (et non la totalité) des dommages relève d'une distribution "ethniquement correcte" des pertes!

Il est pensable que des islamistes se soient joints à la casse, mais ils n'ont fait que saisir l'opportunité tant attendue d'un ras-le-bol généralisé pour se livrer à des attaques contre leurs souffre-douleurs traditionnels, la minorité commerçante "chinoise". Des personnages hauts placés du régime ont aussi chercher à exploiter la tension sociale pour diviser la population comme le général Prabowo, gendre de Suharto. Le 23 janvier, Prabowo a invité au QG des forces spéciales 5000 fidèles musulmans et leaders intégristes à un festin du ramadan durant lequel on été distribués des exemplaires de "Lords of the Rim" [Les seigneurs du Pacifique], un répertoire des grandes entreprises asiatiques aux mains des "chinois"(8).

Pourtant, à l'opposé du préjugé du "chinois" plein aux as, l'ABRI a persécutée cette communauté, persuadée qu'elle était une cinquième colonne du PCI lors de bain de sang de 1965/1966! Autre paradoxe, sous Suharto, les "chinois" sont virtuellement interdits à l'université, dans la fonction publique, l'écriture chinoise est même prohibée, tandis qu'un clan de businessmen "chinois", proche de l'ex-dictateur, sont surreprésentés dans la bourgeoisie indonésienne, occupant 12 des 15 places dans le palmarès des familles les plus riches du pays(9).

Pour les étudiant-e-s: "La réforme ou la mort!"

Le mouvement étudiant connaît son essor en février, après la première vague d'émeutes. Comme groupe social, les étudiant-e-s ont leurs propres raisons de se révolter: la crise économique va exposer 20% des jeunes les plus pauvres à "de sérieux risques de laisser tomber leurs études"(10) pour aller vendre leur force de travail pour des salaires de misère afin de subvenir aux besoins de leur famille. Le mouvement est amené à devenir plus politique car il coïncide avec la campagne présidentielle, qui se conclut le 11 mars par la septième réélection consécutive de Suharto pour cinq ans, votée par l'Assemblée consultative du peuple (qui compte mille membres -dont la moitié sont nommés par la vieille bête) qui se réunit aussi à chaques cinq ans pour réélire son altesse.

Face à la persistance des manifs, les militaires font preuve de retenu, les étudiant-e-s ayant un meilleur capital de sympathie chez les journalistes comparativement aux émeutier-e-s. Les troupes de l'ABRI encerclent les campus, mais si la manifestation ne quitte pas les limites du terrain universitaire, elles n'interviennent pas. Ce que craint le plus le régime, c'est que les manifestations étudiantes donnent l'occasion aux prolétaires de prendre la rue.

Par contre, la violence éclate quand les manifestant-e-s tentent de forcer le cordon militaro-policier, comme le 19 mars à l'Université de Lampung, où 5000 étudiant-e-s sont attaqué-e-s par les forces de l'ordre, faisant plus de 100 blessé-e-s et 70 arrestations (les accrochages se répèteront les jours suivant), ou encore le 25 mars à Solo, lorsque des étudiant-e-s de l'université qui avaient prit la rue sont matraqué-e-s et soumis au gaz lacrymogènes. D'autres affontements sont signalés les 3 et 4 avril à l'université de Yogyakarta, ainsi que le 8 avril à Surabaya lors d'une rencontre entre 13 campus, de même qu'à l'université Udayana, à Bali, le 23 avril.

L'agitation étudiante qui, à ce moment, a gagnée cent campus à travers le pays, doit faire face à une répression cruelle, mais sélective: des activistes, 50 d'après une ONG, sont kidnappés par des agents des services secrets (le BIA), détenu-e-s dans des cellules clandestines où ils et elles sont torturé-e-s aux chocs électriques pour fins d'interrogatoire (11).

Si le courage et la combativité du mouvement étudiant ne fait aucun doute, ses slogans, comme "Reform or death!", laissent peu d'espoir qu'il soit porteur de perspectives révolutionnaires. Le mouvement, qui commence à peine à se coordoner au niveau national, s'est rencontré en avril à Bogor, où il a d'ailleurs adopté comme platte-forme commune de privilégier un changement politique au sommet (départ de Suharto) comme condition aux "réformes économiques".(?)

La composition socio-politique du mouvement est plutôt disparate. Dans les contingents de manifestant-e-s, on compte des gosses de riches inscrit-e-s à la prestigieuse université Trisakti (Jakarta) dont le coût moyen d'une année d'études s'élève à 8 millions de roupies (ce qui représente huit mois de salaire dans l'enseignement public)(12). Le mouvement inclut aussi des forces carrément réactionnaires, comme l'Indonesian Muslims Students Association, fondée en mars et qui compte déjà 250 000 membres. Son leader, Fahri Hamzah, demande la fin des clubs de nuit, de la prostitution et de l'alcool et souhaite un gouvernement composé de fidèles d'Allah(13).

Relativement isolé, le principal soutien politique au mouvement vient d'un prof d'université, Amien Raïs, qui est aussi le #1 de Muhamadiyah, une organisation islamique fondée en 1912 qui revendique 25 millions de membres, la plupart des classes moyennes et aisées des villes(14). Opposant modéré et politicien opportuniste aux ambitions présidentielles , Raïs est toujours volontaire pour calmer le jeu. Le 9 février, il renonce aux manifestations dans les rues après que l'ABRI en clâme l'interdiction ("Je craint qu'il y ait des effusions de sang. Moi, j'ai des restrictions politiques. J'ai été suivi partout par la police depuis hier.")(15) En mars, il est hué lors d'une manif quand il demande aux étudiant-e-s de donner une chance à Suharto!

Certaines franges de la classe dominante indonésienne appuient donc le mouvement, dans la mesure où, à leurs yeux, il peut apporter une "solution bourgeoise" à la crise. Le recteur de l'université de Yogyakarta, qui dit se faire le porte-parole des revendications étudiantes, souhaite ouvertement que le mouvement devienne un véhicule à l'intervention du FMI. À la question des solutions que les étudiant-e-s peuvent apporter, le recteur répond: "Les solutions ont déjà été données par le FMI (...) Les étudiants peuvent faire pression pour que ces réformes soient inscrites dans l'agenda du gouvernement."(!!!)(16)

Il faut situer cette contestation dans un contexte où Suharto est en difficultés avec la haute finance internationale pour sa réticence à appliquer le programme en 50 points du FMI qu'il a signé le 15 janvier, sous la pression des chefs d'états des pays créanciers (USA, Japon, Allemagne). Cet "accord" arrache la souveraineté politique et économique de l'état indonésien, le FMI exigeant jusqu'au démantèlement d'importants monopoles de distribution et d'importation détenus par la famille et les proches du richissime général Suharto.

N'empêche qu'à force de voir ces jeunes qui, par milliers, défient jour après jour la loi interdisant les rassemblements de cinq personnes et plus sans autorisation de l'état, sans se faire tirer dessus, l'agitation étudiante produit un impact psychologique chez la population, qui a pour effet de faire reculer la peur de s'opposer à la dictature. En fait, dans plusieurs grosses villes, le mouvement étudiant, volontairement ou non, a fait sa part pour préparé le terrain à l'entrée des prolétaires dans l'arêne.

À Medan, troisième ville du pays avec deux millions d'habitant-e-s, les manifs étudiantes à l'université de Nord Sumatra sont chaque jour le théâtre de violence avec les forces armées durant la dernière semaine d'avril. Le 4 mai, peu après la remise d'une tranche de 1,4 milliard$ US par le FMI, l'annonce d'une brutale hausse des tarifs du carburant (+70%), de l'électricité (+60%), du transport ferroviaire (+100%) et des transports publics (+66%) fait sauter la baraque à Medan: les étudiant-e-s qui manifestent hors-campus sont rejoints par des jeunes sans-emploi, et l'émeute qui éclate en fin d'après-midi dure trois jours et ses images feront le tour du monde.

Le pillage et la casse de Medan atteignent de nouveaux sommets: 170 commerces en sont la proie. La violence aussi connaît l'escalade, les 5 et le 6 mai des policiers en civils des "forces spéciales", montés sur des motos, chargent la foule en tirant des coups de feu. La presse locale rapporte 6 mort-e-s et la police a arrêtée 400 personnes, pour n'en inculper "que" 50. La contreverse sur la persécution des "chinois", qui composent le tiers de la population à Médan, reprend de plus belle lorsque différentes sources rapportent que des commerçants qui ont été épargnés par l'émeute avaient posés des écritaux pro-Islam dans leur vitrine...

Après la parade de blindés à Médan, l'émeute déménage dans des villes voisines, comme à Permatangsiantar en soirée le 6 mai, où plusieurs magasins et voitures sont incendiés et des centaines de commerces sont pillés; la même journée à Tanjung Morawa, l'armée abat deux personnes lors d'une émeute, tandis qu'une autre perd la vie à Lubukpawan.

Le 4 mai à Palu, 30 étudiant-e-s sont blessé-e-s dans des échauffourées avec la police. Dans la nuit du 5 au 6 mai, à Yogayakarta, 10 000 personnes, étudiant-e-s et classe ouvrière confondus occupent les rues du centre en y brûlant des pneus. Les manifestant-e-s sont pourchassé-e-s par les "forces spéciales", appuyées de blindés légers, jusque dans l'enceinte universitaire. Les affrontements se poursuivent les jours suivant: le 9 mai des centaines d'étudiant-e-s défont des panneaux d'affichages de l'université et déraçinnent des pavés pour les envoyer sur la gueule des flics. À Ujung Pandang, l'armée a fait au moins un blessé causé par ses tirs. La même journée à Bogor, les étudiant-e-s bloqué-e-s par la police sur leur campus battent à mort un policier et en blessent un autre sévèrement. D'autres incidents éclatent à Bandung.

La chute de Jakarta

Entretemps, Jakarta aussi se transforme en une fournaise en ébulition. Le 5 mai, des accrochages entre des flics, qui font usage de lacrymos, et d'étudiant-e-s, qui les lapident de roches, se déroulent sur quatre campus de la capitale, faisant quatre blessés chez les forces policières et "au moins" sept chez les manifestant-e-s.

Le 6 mai à l'Université nationale de Jakarta, des balles de caoutchouc sont tirées sur des étudiant-e-s qui brûlent des portraits de Suharto. Le lendemain, 3000 étudiant-e-s qui tentent de forcer le blocage policier reçoivent du poîvre de cayennes. D'autres affrontements se répètent lorsque 100 étudiant-e-s qui crient "Réformes!" bloquent une autoroute le 9 mai.

La tuerie du 12 mai inscrit un tournant dans la lutte. Ce jour là, 10 000 étudiant-e-s de l'université Triskati quittent leur campus en défonçant une barrière. La manif veut se rendre au parlement, mais est stoppé-e-s par la police anti-émeute. Les manifestant-e-s refusent de reculer et s'asseoient sur une des voies routières les plus achalandées de Jakarta jusqu'à 16h30. Des administrateurs de la faculté annoncent avoir conclut une "entente" avec les forces de l'ordre pour que tout se termine pacifiquement et les étudiant-e-s commencent à quitter pour revenir au campus. Soudainement, vers cinq heures, les flics avancent, tirent un premier coup de feu dans les airs et pointent leurs armes vers les étudiant-e-s. Six sont mortellement abattus, certains sur le terrain de l'université. Une heure après, la circulation reprend sur une autoroute couverte de pierres et de débris.

Le lendemain, les habitant-e-s de la capitale se déchaînent. La colère retenue est libérée et tout passe à la casse: feux de circulation, guichets automatiques; les symboles du pouvoir sont particulièrement visés, comme des concessionnaires d'automobiles qui vendent la "Timor", produite par un des fils de Suharto, ou la villa luxueuse de Liem Sioe Liong, l'un des hommes les plus riches de l'Indonésie, qui est pillée avant d'être incendiée. Les foules incontrôlables s'emparent de tout, du mobilier en passant par les ordinateurs, des pillards emploient même un camion pour défoncer un magasin et liquider son inventaire! Dès le début des troubles, le chef des formes armées, le général Wiranto, censure les informations télévisées pour qu'elles ne diffusent aucune image de l'émeute.(En effet, quoi de plus invitant que des images montrant une multitude de gens qui vont magaziner sans payer!!!)

Dans les quartiers-taudis où la police s'aventure rarement, des systèmes de son, des frigos et des télévisions s'accumulent. Un journaliste d'un des plus gros quotidien capitaliste, le New York Times, y a rencontré des jeunes qui ont participé à l'émeute et étaient fiers de leurs gestes (et de leur butin) et qui "(...) semblent moins interessés à la lutte politique qu'à la guerre de classes."(17)

Du côté des bourgeois et de d'autres parasites privilégiés, c'est l'exode, l'aéroport et les hotels sont bourrés à craquer (les types du FMI ont été dans les premiers à plier bagages!). Pris de panique, les fonctionnaires, détestés par le peuple pour leur corruption, quittent leur uniforme et dévissent les plaques de matriculation officielles rouges de leurs véhicules!! Pour une fois, la peur change de camps et passe du côté de la classe dominante.

Le 14 mai, Jakarta devient le théatre des scènes les plus insolites: des employé-e-s de la Bank Bali lancent des billets de 10 000 et 50 000 roupies pour dissuader des manifestant-e-s de s'en prendre à leurs locaux; une unité des marines est apparue "sous les applaudissements de la foule" pour se joindre à une manif antigouvernementale; lorsquelle celle-ci est violemment dispersée par la police, les soldats se mettent à injurier les flics, dont un d'eux pointe son arme sur un marine avant d'être calmé par ses collègues!!! Fait révélateur, des émeutier-es qui invitent les étudiant-e-s de l'Université Nationale à prendre la rue essuient un refus.

Le lendemain, la capitale connaît encore de la casse et du pillage sporadiques, alors que 15 000 soldats prennent position dans les rues et imposent "le calme". Suharto revient d'égypte en catastrophe. L'émeute a non seulement laissée une odeur de caoutchouc brûlée à Jakarta, mais elle a aussi gagnée les villes de Yogayakarta et Bandung le 13, Surabaya (deuxième cité du pays) et Tanjung Perak le 14, Ujung Padang, Solo et encore Yogayakarta le 15 et Medan, Boyolali, Karanganyar et Sukohardjo le 16!

Dans un rapport sur les émeutes de Jakarta, la Commission Nationale sur les Droits Humains a énumérée 1188 mort-e-s, dont une partie incinéré-e-s vivant-e-s dans des commerces en proie au pillage (la responsabilité de ces décès n'ont pas été établies clairement). Les dommages de la casse incluent: 40 gros centres d'achat, 1026 maisons privées, 383 bureaux et 1119 voitures qui ont été soient vandalisées, brûlées ou pillées(18). Sur la défensive, Suharto brise "l'accord" du FMI en diminuant de 20% la hausse du prix de l'essence.

L'ampleur inouïe de la colère populaire suscite d'intenses manoeuvres politiques entre les fractions de la bourgeoisie au pouvoir, celles de l'opposition et les militaires. Le 17 mai, un lieutenant-colonel de Jakarta offre des moyens de transport à des étudiant-e-s qui s'en viennent par milliers, avec des journalistes, pour occuper le parlement indonésien, les soldats contrôlant leur identité à l'entrée! Amien Raïs parle ouvertement du renversement du dictateur sous la forme d'un "pouvoir populaire" (en référence au soulèvement anti-Marcos aux Philippines) avec la bénédiction des "fractions démocratiques" de l'armée!

Le 20 mai, "Jour de la prise de conscience nationale", Amien Raïs cancelle une manifestation "à haut risque" qu'il avait lui-même convoqué la veille, et qui devait amener 1 million de personnes dans la rue à Jakarta dans un appel-à-rester-à-la-maison diffusé sur toutes les chaînes de télévision. La raison: la transformation de la capitale en une zone d'occupation militaire durant la nuit; au moins 40 000 soldats participent à cette démonstration de force, appuyés de tanks, d'hélicoptères et dressant des barrages avec fils de barbelés aux principales intersections et points stratégiques. Les journaux sont bourrés de citations de généraux qui disent avoir ordonnés à leurs troupes d'ouvrir le feu sur les manifestant-e-s.

L'appel de Rais n'a pas été suivi par 10 000 personnes, venus se rassembler au site du parlement national. Dans plusieurs grosses villes du pays, il y a des manifs monstre. À Yogyakarta, presque 1 million de gens marchent sagement, traversant une ville décorée de banderolles qui disent "Yogyakarta n'est pas une ville d'émeutes"(!), jusqu'au palais du Sultan pour lui demander de soutenir leurs revendications anti-Suharto.

Le coup de grâce vient du FMI qui décide de suspendre indéfiniment l'aide financière. Suharto, n'inspirant plus la crainte et le respect mais plutôt la révolte, est contraint de s'effacer le 21 mai, non pas pour répondre aux revendications étudiantes, mais plutôt pour sauver le régime, en lui faisant gagner du temps. La parlement continue d'être occupé jusqu'au 23 mai, jour où l'armée vide les lieux sans bain de sang, après 7 jours de sit-in qui ont laissés des dommages mineurs (entre autres à la bibliothèque du parlement où des documents ont été brûlés).

La première émeute du mandat d'Habibie n'a pas tardée a éclater: le 27 mai à Tanjungbalai cent commerces sont incendiés par 300 manifestant-e-s. La police ouvre le feu, blesse 9 personnes et fait 170 arrestations.

La "main cachée", un refrain connu

La classe dominante vit encore sous le choc des émeutes et a du mal à s'expliquer comment, dans un régime qui ne tolère pas la dissidence, ait pu se soulever d'un coup sec des millions de "simple citoyen-ne-s". Les autorités sont si prises au dépourvu qu'elles ont mêmes été incapables de désigner de leur doigt accusateur un groupe d'opposition précis, contrairement aux émeutes des récentes années (avril 1994 à Medan, juillet 1997 à Jakarta, etc.).

Dans un rapport de cause à effet, les émeutes de 1998 sont avant tout le sous-produit de l'intervention du FMI. La situation explosive fabriquée de toute pièces par le FMI est devenue une opportunité pour les laissé-e-s-pour-compte de s'unir dans les rues contre la société du fric et du flic. La répétition incontrôlable des émeutes n'est qu'un indice de l'immense popularité dont jouït cette forme de contestation!

La propagande anti-émeute de la presse capitaliste vise à altérer cet effet attractif, en répandant les théories de la conspiration les plus insensées, pourvu que l'image véhiculée des masses révoltées soit celle de moutons qui imitent et suivent des mystérieux "agents provocateurs". Ces théories ne font pas forcément l'unanimité, même un groupe comme Human Right Watch, qui n'a aucune sympathie pour les émeutes, a au moins admit qu'elles "apparaissent avoir été largement spontanées" dans son rapport de février.

La spontanéité de l'émeute n'exclut pas que des degrés d'organisation, variables d'une foule à l'autre, se développe durant l'action. En fait, un des avantages de l'émeute c'est qu'elle laisse libre cours à toutes les ingéniosités!

Dans le cas des émeutes de janvier/février, et celles de mai à Jakarta, les théoriciens de la conspiration ont dirigés leurs soupçons sur un suspect étonnant: l'armée(!). Malgré une absence flaggrante de preuves incriminantes ou même de mobils apparents, cette théorie gagne de plus en plus d'adeptes. (19)

Ce qui a rendue l'ABRI louche pour les théoriciens de la conspiration, c'est son inefficacité à arrêter la croissance épidémique des émeutes. Ce que ces esprits imaginatifs oublient, c'est que la faiblesse des effectifs de l'armée (400 000 hommes sur 200 millions de civils) est un sérieux handicap en cas d'émeutes généralisées. En fait, le poids politique de l'ABRI est très disproportionné vis-à-vis de sa réelle puissance(20).

À ce sujet, des états avec qui l'Indonésie entretient d'étroites relations militaires ont laissés leurs inquiétudes devenir publiques: le chef de l'armée australienne, John Baker, déclare lors d'une visite le 20 février: "J'espère juste que l'Indonésie peut faire face aux pressions actuelles. C'est un problème très difficile à contrôler pour l'Indonésie." Le général retraité Habib Hasan, ex-ambassadeur des états-unis en Indonésie, en rajoute: "Les forces armées sont complètement en contrôle au niveau national, mais ceci n'inclut pas des troubles sociaux localisés. Presque chaque jour nous avons des troubles dans les régions." (21)

Le 15 mai, dans une Jakarta à feu et à sang, le commandant-en-chef de l'ABRI, le gén. Wiranto, avoue ne pas avoir été la hauteur: "Nous n'étions pas prêts à faire face aux points de crise sur tout le territoire avec de larges foules." Le problème de cette explication terre-à-terre est qu'elle est plutôt angoissante pour de potentiels investisseurs!

Tandis que les théories de la conspiration sont sûrement alimentées par des fractions rivales de l'armée, celle-ci devient la cible d'une poursuite réclamant 3,7 milliards$ US à titre de dédomagements pour des présumés préjudices subit lors des émeutes de Jakarta. Les plaignant-e-s, qui semblaient compter sur les militaires pour les protéger, incluent des femmes victimes de viols .(22)

Mais surtout, l'importance attachée à ces théories permet de balayer sous le tapis la question plus explosive du degré de responsabilité de l'appareil sécuritaire dans la mort des 1188 personnes tuées durant les émeutes de Jakarta du 13 au 15 mai.

Pas de paix sociale à l'horizon

Marionnette du FMI et de l'ABRI, l'état indonésien a hérité de l'impossible mission de rétablir la stabilité, ou plutôt le statu quo capitaliste, étape obligatoire au retour de la "confiance" (des capitaux). L'agitation reste élevée, malgré les menaces à peine voilées des haut-gradés de l'armée, la police rapportant à la mi-juin qu' il y a en moyenne 16 manifs par jour à Jakarta seulement. À Tégal, le 15 juin, une foule manifeste au son des vitrines brisées.

Le principal obstacle à la stabilisation politique est l'absence de figure d'opposition moins compromise que Raïs et capable de contenir la colère populaire, pour éviter qu'elle ne déborde, et ensuite la diluer dans une "solution négociée". Pour combler cette lacune, le régime Habibie a libéré le leader syndical Muchtar Papakhan, emprisonné depuis 1994, avec une poignée d'autres prisonnier-e-s politiques. Papakhan est vite réhabilité, à peine est-il sorti de taule qu'un envoyé du FMI le reçoit le 29 mai!

Et ce, avant même que l'état indonésien se décide à finalement à légaliser le syndicat qu'il préside, le Indonesian Labour Welfare Union (le SBSI, membership d'env. 1/2 million) brisant le monopole exercé jusque là par la centrale unique (All Indonesian Workers Union), sous contrôle gouvernemental.

L'armée, elle, semble sceptique à l'idée que le SBSI soit apte à servir de couvercle sur la marmite: le 24 juin, journée de manif contre Habibie à Jakarta, 25 000 soldats se déploient et obligent le leadership syndical à tout canceler, en établissant des barricades bloquant l'accès aux routes menant au point de ralliement, soit les quartiers généraux du SBSI. Un commentaire révélateur du secrétaire général du SBSI au sujet des bus de manifestant-e-s refoulés par l'armée: "Maintenant nous ne savons pas où ils sont passés et comment pouvons nous les contrôler et prévenir des choses non-souhaitables d'arriver?"(23).

La même journée à Surabaya, parlysée depuis le 17 juin par une grève au port, 10 000 ouvrier-e-s d'une usine de chaussures en grève érigent leurs propres barricades sans que l'ABRI intervienne. Le 29 juin, à Bekasi, des centaines d'ouvrier-e-s de l'acier en grève prennent la rue pour une deuxième journée consécutive, et sont rejoint-e-s par des milliers de résident-e-s des bidonvilles avoisinnants. Des échaufourrées éclatent entre les manifestant-e-s et les forces de sécurité, qui gardent l'usine et tirent des balles de caoutchouc. Ces mouvements de grève revendiquent des moins pires conditions d'exploitation, mais aussi de meilleures allocations alimentaires.

En plus de cette insistante pression sociale, l'état indonésien voit s'ajouter un autre front chaud, celui des luttes de libération nationale sécessionistes. Pays décolonisé depuis 1949, l'état indonésien est le cas typique de l'élève qui surpasse le maître (autrefois hollandais). Après l'indépendance, l'ABRI à incorporé d'autres territoires à l'Indonésie en menant des campagnes d'occupation sanguinaires, qui ont suscitées des poches de résistance nationalistes.

Cette année, les mouvement séparatistes sont restés plutôt discrets jusqu'au 22 mai, le lendemain de la démission de Suharto. Cette journée, une lettre signée par des représentants du Congrès américain et adressée au nouveau président, demanda expressément de résoudre "par le dialogue" le statut politique de deux provinces à tendances indépendantistes: le Timor oriental et l'Irian Jaya.

Il n'en fallut pas plus pour relancer les mouvements de libération nationale de ces deux lieux, qui sont paraînés par l'église catholique (restée cheffe de file dans la colonisation des esprits!). Si l'hostilité des classes pauvres du Timor oriental et d'Irian Jaya envers ses envahisseurs indonésiens est encouragable, l'aboutissement des luttes de libération nationale, on le connaît trop bien: il existe aujourd'hui 225 états sur la planète, et pas un seul qui ne soit pas un appareil d'exploitation, de manipulation et d'oppression.

Ces pressions diplomatiques, qui dûrent depuis des décennies, n'intimmident en aucun cas l'ABRI, qui entends rester maître sur la terre ferme. Le 12 juin à Jakarta, des centaines de manifestant-e-s pro-Timor-Est sont arrêté-e-s et détenu-e-s, pour fins "d'identification". À la fin de juin, la visite de trois ambassadeurs de l'Union européenne au Timor oriental inspire des incidents violents: des bagarres opposant des indépendantistes et des partisans de l'Indonésie font un mort et deux blessé-e-s le 26 près de Dili, et le 29, la police en civil ouvre le feu sur des manifestant-e-s pro-Timor-Est à Baucau, faisant un mort et six blessé-e-s.(Voir Mois de Juillet pour les vagues d'émeutes en Irian Jaya)

Un autre indice de la fragmentation de l'Indonésie post-Suharto, la décomposition des trois partis politiques autorisés (le Golkar, le PPP et le PDI) suscite la multiplication de partis à connotation ethnique. Certains partis s'affichent comme islamiques, d'autres sont fondés par des entrepreneurs chinois. Signe que la tension reste vive, aux portes de certains quartiers "chinois" de Jakarta, des barricades de deux mètres de hauteur faites de bidons d'essence et de barbelées sont érigés et protégées par des soldats, en échange de pots de vins.

Peu importe de la tenue, ou non, des élections promises par Habibie, le FMI rendra nulle toute marge de manoeuvre de tout futur gouvernement capitaliste indonésien, car c'est lui qui tient les cordons de la bourse. Les réformes démocratiques, dans un pays qui n'a aucune tradition du genre, sont surtout le souçi des militant-e-s sous influence occidentale. L'état indonésien ne peut restaurer la paix sociale et en même temps administrer la douleur de la purge économique à des multitudes qui luttent pour leur subsistance dans des conditions misérables.

Et après une révolte qui a eue tant de succès, les prolétaires ne sont pas d'humeur à accepter de souffrir davantage. Des émeutes d'une telle dimension ont donnés à des dizaines de milliers de jeunes des expériences de combat de rue avec les chiens de garde armés du pouvoir, faisant ainsi émerger une nouvelle camaraderie issue de la lutte. En démontrant avec force leur écrasante supériorité numérique, les pauvres qui ont rien à perdre pourraient franchir un nouveau stade et se transformer en un mouvement insurrectionnel prêt à anéantir le pouvoir.

Ce serait un dur coup pour les énormes banques étrangères, qui perdraient tout espoir de récupérer leurs prêts (la dette totale: 133 milliards$ US), ce qui déstabiliserait davantage les marchés financiers de l'économie globale. La grande aventure de l'émeute en Indonésie sera-t-elle arrêtée par un coup d'état meurtrier ou débouchera-t-elle sur une révolution prolétarienne sans parti d'avant-garde à sa tête pour la saboter? C'est ce que nous saurons en suivant les explosives péripécies de notre classe en lutte sur le site de la GUERRE SOCIALE!.

Sources et complément d'informations

(1) Courrier International, 4/6/98, dossier "Les krachs de la mondialisation" p.8 à 11

(2) Voir le site http://www.twnside.org.sg/souths/twn/focus.htm

(3) Sydney Morning Herald 05/6/98

(4) Washington Post, 08/7/98

(5) The Nation, 30/3/98

(6) Asiaweek, 06/3/98

(7) Tiré du livre "L'Indonésie contemporaine", p.149 (un choix d'articles de la revue Prisma)

(8) Courrier International, 19/2/98 p.26 et 27

(9) Asiaweek, 29/5/98 p.36

(10) World Socialist Web Site(WSWS), 24/6/98

(11) Les unités de l'ABRI qui dirigent les centres de torture ont été entraînés par l'armée américaine, lire The Nation du 08 et du 15 /6/98.

(12) Le Monde du 14/5/98

(13) Asiaweek, 19/6/98 p.37

(14) WSWS 23/5/98. En 1965/66, la Muhammadiyah a endôssée l'extermination du PKI à titre de "guerre sainte". Amien Raïs, qui a fait son doctorat en science politique à l'université de Chicago, est bien vu à Washington, en dépit de ses sympathies publiques dans les années '80 pour le régime de terreur islamiste de l'Iran.

(15) The Age Melbourne Online, 10/2/98

(16) Courrier International, 16/4/98 p.34

(17) New York Times, 18/5/98, "To some's of Indonesia's poor, looting gives taste of power"

(18) International Herald Tribune, 04/6/98

(19) Pour des articles qui défendent cette théorie voir Le Monde Diplomatique juin 1998, Workers Vanguard 05/6/98 et Asiaweek du 26/6/98 et du 24/7/98.

(20) Lire "L'armée indonésienne, colosse aux pieds d'argile", Courrier International, 29/6/95

(21) The Age Melbourne, 20/2/98

(22) Difficile de se faire une idée du nombre exact de viols perpétrés lors des émeutes. Volunteers For Humanity, un des groupes qui enquête sur les tendances (patterns) des émeutes, a annoncé avoir découvert 152 cas de viols autour de Jakarta, par contre, ils sont survenus dans un laps de temps qui va au-delà des émeutes du 13-14-15 mai, et remontent jusqu'à la première semaine de juillet [Sydney Morning Herald]. Ce qui implique que les prédateurs sexuels qui ont commis les viols ne sont pas passé à l'acte uniquement lors des émeutes.

(23) WSWS 26/6/98

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