Charles Reeve
VOIX DISSONANTES D'AMÉRIQUE

" Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. "
John Steinbeck, Les Raisins de la colère, (trad. M. Duhamel et M.E. Coindreau, Gallimard, 1947)

1. Baltimore, 2O avril 1997.
Baltimore, grand port de la côte est, est déjà le Sud des États-Unis. Ici on ne court guère. À quatre heures de train de New York, la nonchalance des badauds est plutôt reposante. Coincé entre les bretelles d'autoroute qui le séparent des immenses ghettos, le vieux centre est provincial et peu animé. À Baltimore, 70 % de la population est noire. Après les grandes émeutes des années soixante, le béton a servi de ceinture de sécurité. Bâti au milieu de cet enchevêtrement de voies rapides, un des plus grands pénitenciers de l'État fédéral est le rappel gris et froid de l'étendue de l'univers carcéral nord-américain. Ville d'un million de habitants, Baltimore a toutes les caractéristiques d'une ville américaine de cette fin de siècle : déclin industriel, précarité de la force de travail, salaires en baisse, exclusion et appauvrissement de la grande majorité de la population noire. Les rapports officiels parlent de 50 000 toxicos et de 18 000 arrestations par an pour cause de drogue. Baltimore a aussi un des taux les plus élevés du pays pour ce qui est des mères adolescentes.
Avec des potes blacks, Curtis avait lancé, il y a quelques années, une feuille de rue radicale, Street Voice , qui parle des difficultés de vivre, de la drogue, des sans-abris, du sida, des jeunes mères, de la prison et autres galères — autrement dit, de l'univers d'une Amérique oubliée des statistiques de la reprise économique et de la relance de l'emploi. Curtis, qui a la tranquillité sudiste, a tout son temps et beaucoup d'énergie. Éternel enragé, il s'est mis à publier une deuxième feuille radicale, Collective Action Notes , qui parle des luttes partout dans le monde, discute de l'émancipation sociale. Comment alors s'étonner que Curtis connaisse la moitié des habitants de la ville ? La moitié respectable, s'entend. Pas celle des flics, des matons, des beaufs, de vigiles, des patrons de bar et des cadres financiers. Dans la rue, nous croisons de vieilles connaissances. Sean, sort de prison et il explique à Curtis qu'il flâne, histoire de faire quelques repérages dans le quartier. Passionné de décoration, il semble s'intéresser particulièrement aux belles demeures bourgeoises de style sudiste. Ed, vieux comparse de l'équipe de Street Voice, vient juste de trouver un petit job d'accueil dans un centre social. C'est précaire comme tout job moderne, mais Ed s'est déjà offert un beau blouson Timberland et un super téléphone portable. Curtis me rassure : pas d'inquiétude à se faire, il s'agit d'une simple action spontanée d'" expropriation " sur une voiture de riche. Le portable durera le temps de l'abonnement. Par Collective Action Notes, Ed a eu vent de la lutte des " sans-papiers " à Paris. " Où en sont-ils ? Ici, le jour où on se retrouvera dans la rue à quelques milliers, ils prendront peur ", dit-il avec un sourire lumineux. " Pour le moment, ce n'est pas possible, on est trop écrasé par la misère. Chacun doit se débrouiller, mais ce n'est pas fini ! ", ajoute-t-il. On l'appelle : " Excusez-moi. Justement, j'ai une bricole à régler ". Le voilà parti.
Nous trouvons un bar où nous pouvons enfin nous asseoir autour d'une bière. Curtis commande son burger de midi. Il a des révélations à nous faire.

Q. Dans une revue " alternative ", un jeune proteste contre la revendication de dépénalisation des drogues douces. Livreur d’herbe à domicile, il fait valoir que la légalisation le mettrait au chômage, alors qu'il gagne actuellement environ 100 dollars par jour, ce qui est pas mal du tout... surtout si l’on compare avec le salaire minimum fédéral qui est de 5,5 $ de l'heure. Quelle place occupe l'économie de la drogue dans les quartiers populaires et dans la vie de la communauté noire en particulier ? Comment les gens perçoivent cette activité ?

C. Les propos de ce jeune-homme sont intéressants dans la mesure où il est question, une fois de plus, de légalisation. Aujourd'hui, aux États-Unis, on aborde souvent ainsi la question de la drogue : interdiction contre légalisation. Les deux camps considèrent la drogue comme un problème marginal : quelque chose de dérangeant, un problème qui existe mais qui ne fait pas partie la vie sociale.
Pour moi, il y a une façon plus réaliste de voir les choses. De nos jours, l'économie de la drogue est devenue tout simplement un secteur de l'économie. Dans les quartiers pauvres des grandes villes, elle est même devenue l'économie prédominante. Une anedocte à ce propos. Quand nous avons lancé le projet de Street Voice , nous étions à la recherche d'un local. Nous avons commencé par chercher dans les quartiers populaires de Baltimore, car nous pensions que les prix y étaient plus bas. Impossible de trouver, tout était pris... Il y avait un vrai boom dans l’activité commerciale, alors que, vu de l’extérieur, rien ne le laissait penser. Finalement nous avons trouvé un local situé dans un immeuble de bureaux, plutôt chic, du vieux centre-ville. Les loyers y étaient abordables puisque il n'y a plus d'activité du tout dans ce quartier. Un petit signe qui donne la mesure des retombées de l'économie de la drogue dans les quartiers pauvres des villes américaines.
Lorsqu’il s’agit de drogue, les habitants des quartiers pauvres tiennent un double discours. Surtout si c’est quelqu'un venu de l'extérieur qui leur demande ce qu'ils pensent du commerce de la drogue. On vous répondra volontiers qu'on est contre, bien sûr, qu'on n'aime pas la violence qui y est liée, que la drogue est une plaie, qu'il faut éloigner ce trafic des quartiers, etc. Mais derrière ce discours fait de lieux communs, il y a une autre réalité. Aujourd’hui, les drogues sont une source de revenu indispensable pour de plus en plus de gens. Prenons l'exemple d'une femme, soutien de famille, qui n'a pour vivre que le salaire minimum ou moins encore. Si un de ses fils rentre régulièrement à la maison avec des billets plein les poches, s'il lui apporte quelques centaines de dollars de plus par mois, elle va évidemment l'accepter, même si elle n'a pas de doute sur l'origine de cet argent. Aujourd'hui, les retombées du commerce de la drogue font vivre les quartiers et font partie du revenu de presque toutes les familles. Autre exemple : les appartements des grands-mères sont souvent utilisés comme planques. Cela avec leur consentement, car ces endroits risquent moins d’être perquisitionnés par la police. Le commerce de la drogue est une source de revenu supplémentaire pour beaucoup de gens qui sont à la limite de la survie.
Aujourd'hui, on nous fait tout un baratin sur l’économie américaine qui produirait des emplois. " Qu'importe s'ils sont très mal rémunérés, c’est toujours du boulot ! " En fait, les habitants des quartiers pauvres ne sont pas concernés par cette soi-disant reprise. D'une part, pour des raisons strictement géographiques, car les ghettos sont séparés des lointaines banlieues où se créent la plupart de ces jobs. Aux États-Unis, les transports publics sont réduits au minimum, il faut se déplacer en voiture et dans les ghettos très peu de monde a une voiture. De plus, pour envisager de postuler à ces boulots, il faut avoir un casier judiciaire vierge. Même s'il s’agit d’emplois non-qualifiés... Or on sait que 70 % des jeunes hommes (moins de 35 ans) vivant dans les ghettos ont eu, ou ont, des problèmes avec la police. Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, peu d'employeurs voudront embaucher celui qui vient de ces quartiers. Même s’ils n’avaient pas d’autre choix, ils ne le feraient pas, tellement les clichés sécuritaires sont ancrés dans la tête des employeurs : ce sont des mauvais travailleurs, des fainéants, des voleurs, etc. Compte tenu du déclin industriel des villes, il ne reste à cette jeunesse que les activités liées au commerce de la drogue. C'est un phénomène global ! Rien à voir avec une activité marginale. Dans ces quartiers des grandes villes, c'est tout simplement devenu une façon de vivre !

Q. Pourquoi le commerce de détail de la drogue est-il essentiellement contrôlé par des jeunes ?

C. : Plusieurs raisons l'expliquent. À la fin des années 60 et au début des années 70, la police a démantelé les anciens réseaux de distribution qui étaient sous le contrôle de trafiquants plus âgés. Ces derniers menaient leurs activités illégales d’une façon classique ; il y avait une routine, un fonctionnement commercial régulier. Résultat de la fameuse guerre contre la drogue : ces réseaux ont été détruits et ces gens ont fini en prison. Bien entendu, cela a laissé un vide, qui a été comblé par les jeunes. Ceux qui ont aujourd'hui entre 16 et 25 ans ont pris le contrôle de la petite distribution. Pour quelqu'un dont la seule perspective de revenu est un boulot au salaire minimum, cela s'avère une activité très lucrative. Même pour ceux qui jouent un rôle subalterne : mettre en contact l'acheteur potentiel avec le vendeur, donner l’alerte à l’arrivée de la police. Tous peuvent gagner quelques centaines de dollars par semaine. Avec énormément de risques, certes, mais peu d'effort. Pour les jeunes dealers, ou ceux qui sont plus haut dans la hiérarchie du commerce, le revenu peut facilement atteindre plusieurs centaines, voire un millier de dollars par jour. Des gangs de jeunes sont ainsi devenus prospères, et dépensent leurs gains dans une consommation exubérante : bijoux, voitures, etc. Ce sont eux qui vivent le mieux dans les ghettos.
Une étude, réalisée dans la ville de Washington a montré que plus de la moitié des ados de ces quartiers étaient, d'une façon ou une autre, liés au commerce de la drogue. Bon nombre d'entre eux avaient des petits boulots à temps partiel et la drogue leur apportait le complément nécessaire. L'étude montrait aussi que les jeunes qui ont réussi à trouver un travail mieux payé, disons à 10 $ de l'heure, ont abandonné le commerce de la drogue. Car le commerce de la drogue est très risqué : le taux d'accidents du travail est de l'ordre de 80 %, tellement le niveau de violence est élevé. Mais c'est un risque qui paye.
Je connais un jeune que travaille à temps partiel comme garçon de restaurant. Un jour, je le croise, il portait des lunettes de soleil haut de gamme, d'une marque chic, monture en or et tout le tralala. Il y en avait pour plus de 500 dollars. Il était clair que ce n'était pas en nettoyant les tables qu'il avait pu se payer ça.
Comme je l'ai dit, une partie des revenus est reversée aux générations plus âgées. Je connais des femmes qui travaillent au salaire minimum et dont les enfants apportent le complément de revenu qui empêche la famille de sombrer dans la pauvreté absolue. Personne ne le dit ouvertement mais tout le monde le sait. Aujourd’hui, l'économie de la drogue est devenue, indéniablement, le principal moyen de survie des ghettos des grandes villes. Cela étant, compte tenu du niveau de violence de ce travail, on peut, d'un moment à l'autre, rester sur le carreau. C'est une activité très risquée. Peu réussissent à durer longtemps. Quelques-uns réussissent à quitter à temps. Nombreux sont ceux qui finissent en prison, souvent pour de longs périodes. D'autres sont assassinés, d'autres encore gravement estropiés. Si on compare avec un boulot normal, dans le commerce de la drogue, on ne fait pas de vieux os.
Les consommateurs, par contre, sont moins jeunes. Encore un domaine où la désinformation médiatique joue à fond. On nous parle des jeunes drogués qui causeraient toute cette violence. Or, les études montrent que, de nos jours, la jeune génération est beaucoup moins impliquée dans la consommation des drogues que dans sa vente, qu'il y a une distinction très nette entre vente et consommation. La plupart de ceux qui font ce boulot, alors même qu'ils ont le choix, consomment surtout de la marijuana ou de la bière. Très peu sont dépendants de drogues dures. Le crack, par exemple, est consommé par des gens plus âgés, au-delà de vingt-cinq ans. Les jeunes créent leur réseau de vente à partir de leur propre famille, les voisins plus âgés, les connaissances proches. Toutefois, la demande de la communauté pauvre ne suffit pas à maintenir l'économie de la drogue. La cocaïne, par exemple, est consommée en grande quantité, on le sait, essentiellement par les classes moyennes blanches. L'image du drogué du coin de la rue dans le ghetto est la plus facile à propager parce qu’elle est visible. Mais c'est la consommation des classes moyennes des quartiers aisés qui soutient vraiment la demande.
À ce propos, je voudrais parler du développement du système de livraison à domicile, les runners. (coursiers) Tu habites dans une banlieue éloignée, bien propre, où dans un quartier chic de la grande ville et tu veux de la coke sans avoir à aller traîner dans le ghetto. Alors seul (ou avec avec vos amis) tu passes un contrat avec un " coursier " qui trouve la marchandise et te la livre. Ce sont les " nouveaux boulots " créés par cette activité !

Q. Y a-t-il un rapport entre la musique rap et cette activité commerciale ?

C. La musique rap est un reflet de la réalité que vit la jeunesse des ghettos. Inévitablement, elle véhicule les valeurs de cette nouvelle mentalité d’entrepreneur. On trouve dans le rap américain une dénonciation appuyée de la répression policière. C'est normal, dans la mesure aussi où l'action de la police constitue une menace immédiate pour cette activité commerciale illégale. Cependant, je trouve qu’en général on exagère le contenu politique du rap. Je vais être cynique. Imaginons Al Cappone, dans les années 30, devenu rapeur. Il gueulerait certainement contre la brutalité de la police. Mais rien de tout cela ne traduit une prise de conscience sociale. Car, finalement, certains de ces jeunes s'en " sortent " à leur façon. Ils " réussissent ", selon les critères dominants de la société américaine : ils ont de l'argent, les signes extérieurs de la richesse, les biens qui la symbolisent — voitures, bijoux — ils plaisent aux femmes.
Tout le monde connaît Public Enemy, un des groupes de rap considéré comme très politique. Lorsque la réforme de l’Etat providence a été annoncée, Bill Stephney, un des fondateurs du groupe, a écrit un article, paru dans plusieurs journaux nationaux, dans lequel il soutenait le démantèlement des aides sociales. Il y allait carrément. Même les républicains n’auraient pas oser aller si loin. Ce type expliquait qu'il y avait une différence entre " peuple noir " et " nègres " : les premiers travaillent honnêtement alors que les derniers sont des fainéants qui attendent le chèque de l'aide sociale. Il ressortait tout les clichés réactionnaires : " On peut s'en sortir avec de la volonté " et " chacun pour soi ", etc. Est-ce contradictoire avec les paroles de Public Enemy contre la brutalité de la police ? Je ne crois pas ! On retrouve cet état d'esprit dans beaucoup de textes rap, qui font l'éloge de l'entrepreneur capitaliste à l'intérieur de la communauté.
En mai 1997, ce mec est revenu à la charge. Invité d'honneur dans une conférence de bourgeois noirs réactionnaires, il s'est dit révolté par ce qui arrivait à la " famille noire " et réclamait le retour aux valeurs morales, en particulier à l'institution du mariage. D'après lui, la faute revenait à l’État providence qui avait remplacé le père par le chèque de l'aide sociale. Ces propos réactionnaires ne sont pas un cas isolé. Easy-E, membre du groupe NWa, rendu fameux par la chanson " Fuck the Police ", était même entré (il est mort depuis) publiquement au Parti républicain. Le discours de l'ordre moral est de plus en plus présent dans de nombreux groupes et dans les pages des revues spécialisées. Cela prend souvent la forme d'un retour au spirituel, à la religion.
Il serait faux de prétendre que le rap, dans son ensemble, est une musique conservatrice ; la réalité est plus complexe. Mais il serait également faux d’y voir un courant musical radical, en passant sous silence ces aspects. Je pense en particulier aux trotskistes qui avaient publié, il y a quelques années, une brochure sur " Les racines révolutionnaires du rap ". Aujourd’hui, aux États-Unis, le rap grand public est avant tout le reflet de cette culture d'entrepreneur de la drogue, pas beaucoup plus. Il n'exprime pas une conscience sociale plus profonde. Par exemple, lors de la guerre du Golfe, la musique rap n'a rien eu à dire. Peut-être des groupes marginaux ont fait des textes, mais rien n'est passé dans les médias.
Je ne prétends pas parler de tous les groupes rap. Je ne connais pas les derniers venus ; ceux de la dernière génération, comme Wu Tang Gang. Les groupes qui ont lancé le rap, comme RunDMC, LLCool J et autres, étaient issus de quartiers pas trop pauvres. La vie de ces mecs avait peu à voir avec celles des gosses qui traînent leur ennui dans les rues des zones délabrées. D'ailleurs les principaux consommateurs de musique rap sont les gosses blancs des banlieues aisées. C’est leur pouvoir d'achat qui fait monter les groupes au hit parade. Ces gosses s'ennuient aussi et rejettent leurs origines sociales. Les banlieues américaines sont des endroits sinistres et stériles où tout est contrôlé et gris. Alors, ces gosses s'identifient au style rap ; ils y trouvent une excitation, un certain esprit vindicatif hors norme. C'est un aspect de la révolte des ados de la classe moyenne blanche contre le genre de vie qu'on leur propose.
La place prise par le rap dans l'industrie du disque s’explique par sa popularité dans la classe moyenne. Les sociologues appellent ce phénomène whigger (mot-valise créé à partir de white [blanc] et nigger [nègre]) : l'adoption par les gosses blancs de la classe moyenne du style de vie des gosses des ghettos. Mais c’est une chose de s'habiller comme, d’adopter les attitudes de, et c’en est une autre chose de vivre coincé dans les rues du ghetto, de se faire tirer dessus, de se faire tabasser par les flics. Il serait toutefois inexact de tracer partout des lignes de séparation très nettes. La fameuse culture hip-hop est très diffuse socialement. Dans des quartiers de certaines villes américaines, à New York par exemple, on trouve une réelle culture hip-hop multiraciale. Mais ce sont des exceptions. La règle est l'identification des gosses blancs des banlieues de l’Amérique profonde avec le rap. Une identification mythique en quelque sorte.

Q. Il y a tout un débat sur l'image sexiste de la femme dans la culture hip-hop. Quelle est la place de la femme l'économie de la drogue ?

C. C'est une économie dominée par les hommes. Le niveau de violence et de brutalité y est tel que les femmes en sont pratiquement exclues. Pourtant elles y ont quelques fonctions. On les utilise, par exemple, comme " mules " (l'appellation en dit long sur le sexisme du milieu) pour le transport de la marchandise entre les grandes villes. Entre New York et d'autres villes de la côte est par exemple. Une jeune noire qui s'habille de façon respectable et chic, attire nécessairement moins l'attention de la police qu'un jeune noir. Mais les femmes jouent aussi un rôle dans le blanchiment des gains. Depuis dix, quinze ans, des dizaines et des dizaines de salons de beauté et salons de coiffure se sont ouverts dans les quartiers pauvres des grandes villes. Certes, il y a des questions de mode mais la plupart de ces lieux sont vides, faute de clients. Il paraît plus qu'évident que toute cette activité commerciale sert de couverture au blanchiment. On dit d'ailleurs que c'est la façon " à la mode " des jeunes dealers de lancer leurs amies dans les affaires... C’est surtout un moyen de recycler l'argent gagné à ces niveaux inférieurs du commerce dans le circuit légal.
Pour finir je voudrais revenir aux années 60 et 70. A l'époque, le degré de pauvreté, la décomposition des liens sociaux, n'étaient pas deux d'aujourd'hui. L'économie de la drogue avait une dimension plus limitée. La police pouvait construire des stratégies répressives, tenter d'infiltrer les réseaux, les manipuler, les démolir, créer temporairement un vide. Aujourd'hui, l'ampleur de l'économie de la drogue a fait éclater ce cadre . Elle satisfait une demande mais elle assure la survie de larges secteurs de la population, toujours plus pauvres depuis vingt ans.
Il est aujourd'hui impensable qu’on s'attaque au commerce de la drogue. Ce commerce n'est plus organisé de façon hiérarchique et verticale. Il est très décentralisé et tentaculaire. On coupe une branche, une autre repousse. Cela nous ramène au point de départ. L'économie de la drogue n'est pas une affaire marginale comme le jeu, et, moins encore, un vice. C'est un secteur de l'économie. Les profits du commerce de la drogue alimentent les circuits bancaires classiques. La consommation de luxe en bénéficie. Les services officiels, les États, sont eux-mêmes impliqués dans le ravitaillement du marché. Ce qui fait qu’aux yeux des libéraux à bonne conscience, la soi-disant " Guerre de trente ans " contre la drogue apparaît comme un immense échec. On peut par contre penser que le but était autre : celui de criminaliser et quadriller le ghetto. Tout récemment encore, deux journalistes auteurs d’un livre sur le monde de la drogue dans les ghettos de Baltimore n’hésitent pas à conclure : " Guerre ou pas guerre, chaque jour vingt à trente mille toxicos sont dans la rue. Mis à part les dix ou vingt qui se feront arrêter, pas un seul à qui manquera sa dose. À part ça, la guerre contre la drogue n’est que violence sans but et inutile, une politique improductive qui implique l’occupation de nos ghettos par l’État, de la même façon qu’ont été occupés Belfast, Soweto ou Gaza (…) On a commencé par lutter contre la drogue, pour finir par réprimer ceux qui la consomment. " (D. Simon et E. Burns, The Corner, Baltimore, 1997)
Revenons donc au faux débat légalisation ou interdiction. Les deux côtés abordent le problème du point de vue de la distribution. Si on se place d'un point de vue plus général, ce sont d'autres questions qui se posent. La drogue, comme l'alcool, est un révélateur de la misère sociale. Plus augmente la misère, la pauvreté, le malheur et l'insatisfaction de la vie, et plus les gens cherchent à s’évader. À ces questions, personne ne répond.
On passe son temps à discuter de savoir si les drogues doivent ou non être vendues à la boutique du coin, taxées ou non par l'État. L'alcool est en vente libre depuis cinquante ans. Cela n'a résolu qu'un des aspects de la question. De toute évidence, cela ne résout pas l'autre. Dans ce débat personne ne pose ces questions. Peut-être que ceux qui y participent pensent que nous vivons dans un monde merveilleux et ignorent (ou font semblant d'ignorer) que les gens ont recours à la drogue pour s'évader, qu'il y a un problème de société. La preuve en est que beaucoup de ceux qui soutiennent la dépénalisation sont des apôtres de l'économie de marché. J'ai suivi quelques conférences sur la question ; le discours dominant était celui de Milton Freeman et du néolibéralisme le plus débridé. J'ai même entendu que le problème de la drogue était que son commerce n'est pas libre !2. Queens, New York, 25 avril 1997.
Roosevelt Avenue, à hauteur de Jackson Hights, c'est le nouveau quartier latino de New York. À côté, El Barrio, à Manhattan, prend un air ringard. Ici les enseignes des commerces qui se succèdent tout le long de l'avenue, renvoient aux diverses origines de l'immigration qui s'est installée dans ces quartiers de Queens : coiffeur équatorien, agence de voyage colombienne, fruits et légumes dominicains, café salvadorien, musique péruvienne, pâtisserie uruguayenne, boucherie argentine et ainsi de suite. Depuis le début des années 80, les Équatoriens et les Colombiens fournissent les principaux contingents de clandestins de l'État de New York. Comme les commerces de Roosevelt Avenue, les chiffres défilent et parlent d'eux-mêmes. En 1995, 46 % des 23 millions d'étrangers vivant aux États-Unis venaient d'Amérique latine. Parmi eux, il avait 7 millions de Mexicains. Si les hispaniques représentent aujourd'hui 10 % de la population, ce sera 25 % dans cinquante ans.
Un peu plus au sud de Queens, à la limite de Brooklyn, le vieux quartier de Ridgewood, naguère habité par les Polonais et les Allemands, est aujourd'hui peuplé d'Équatoriens. Un groupe de discussion latino organise, dans la salle paroissiale de la St-Birgitta Church, un débat sur les nouvelles lois d'immigration. Une trentaine de personnes sont présentes : Équatoriens, Mexicains, Colombiens, hommes et femmes, très jeunes. Felipe, un des organisateurs, ouvre la réunion en exposant le pourquoi et le but de ces lois, les besoins capitalistes d'une main-d'œuvre malléable et précaire, la nécessité de créer la peur dans la nouvelle immigration. Il insiste sur le fait que les solutions individuelles fonctionnent de moins en moins, qu'il est urgent de s'organiser, d'établir et de maintenir des contacts, de s'aider à lutter collectivement. L'écho est mitigé, sans trop d'entrain, la plupart veulent surtout s'informer et posent des questions sur leur situation personnelle. Tous sont très inquiets et remontés contre les nouvelles lois. À mon étonnement, certains avaient vu à la télé des images des manifestations parisiennes de soutien aux sans-papiers. Quelqu'un dit : " Ici, pour le moment, cette solidarité de la société est impensable. Même si nous étions 300 000 Latinos dans la manifestation nationale à Washington, l'année dernière. ". On me demande de raconter brièvement la situation : " Peut-être que tu peux nous apporter un peu d'optimisme ? ", plaisante une jeune Mexicaine. À la fin, on annonce le thème de la réunion du mois prochain : néolibéralisme et émigration. Entre ces réunions élargies, le groupe de discussion reste ouvert à tous et à toutes, précise-t-on. Une fois par semaine, après dix, douze heures de travail, ils discutent d'un texte ou d'une question d'actualité : ça peut être le Manifeste communiste, la crise péruvienne et les impasses de la guérilla, ou encore l'histoire du syndicalisme américain. Redoutables petits grains de sable dans la machine capitaliste. À voir leur énergie, on peut parier qu'il y en a d'autres. Isabel est une des animatrices du groupe. Son parcours nous aide à mieux connaître cette nouvelle immigration hispanique, à voir plus clair dans les motivations de leur révolte.

Q. - De l'Équateur jusqu'à New York... Pourquoi émigre-t-on ?

I.- Quatre-vingt pour cent des immigrés viennent de la campagne. Les campesinos sont partis parce ils ne trouvaient pas de travail. Ce n'est pas mon cas. Moi, je viens de la bourgeoisie ; j'avais du travail, un bon travail, même, dans l’agence de la banque d'État d'une ville relativement importante, Cuenca. Alors, pourquoi je suis partie ? Je ne supportais plus le machisme de la société équatorienne. Voilà la raison ! Ayant été embauchée comme secrétaire du directeur, j’avais très vite été promue responsable du service des crédits. C'était un poste important puisque c'était moi qui donnait l'aval officiel aux crédits accordés par d'autres banques. Lorsque, dans la rue, je croisais les cadres des autres banques, ils se montraient très aimables, presque serviles. Je savais bien que c'était de l'hypocrisie. Ce n’était pas moi qu’ils saluaient, c’était l’importance de ma fonction. Dans le travail, je sentais que je dérangeais. J'ai toujours été débrouillarde, mes chefs le savaient, je trouvais facilement des solutions aux problèmes. Les autres employées étaient jalouses de moi et les hommes me regardaient de travers. Je ne correspondais pas à leur image de la femme — soumise, réservée, silencieuse, prête à accepter sans broncher les constantes plaisanteries machistes. J’étais différente. Par exemple, je prenais ces plaisanteries au sérieux alors que j’aurais dû me sentir flattée. On me regardait comme si j'étais une vieille fille. J’ai compris qu'il fallait que je parte, pour découvrir le monde. J'étais entré dans la banque à 18 ans et je ne me voyais pas vieillir dans ce milieu conservateur et conventionnel. J'ai donc abandonné mon travail. Cette décision a déclenché un conflit avec ma famille ; mon père n'a pas accepté et j'ai été obligée de quitter aussi la maison. Me voilà partie travailler dans une ferme. Ce n'était que le début des problèmes. Mon entourage était très étroit. Je voulais vivre une vie libre, vivre librement ma sexualité. Je vivais seule et les expériences mauvaises s'accumulaient. J'ai fini par rencontrer un musicien qui, en apparence du moins, n'était pas machiste. C'est curieux, mais à ce moment là, ce détail — ne pas avoir l’air machiste — m'a séduit. Ce garçon a ensuite émigré à New York. Je suis venue le voir, je me suis retrouvée enceinte et nous avons décidé de rester ensemble. D'un coup, ma vie a complètement changé. Je ne connaissais personne, je ne travaillais pas, j'étais seule à la maison avec l'enfant. Je tentais de rester active. Je gardais toujours des projets : me débrouiller, faire des affaires... Mon ami musicien, de son côté, ne pensait qu’à sa carrière artistique. Les charges de notre vie commune étaient pour lui un sacrifice l'empêchant de réaliser ses rêves. Sa famille soutenait à fond ce ressentiment. Il avait alors 22 ans et moi 28. Sa mère lui répétait — par lettre, par téléphone — qu'il perdait sa jeunesse avec moi. S’il avait vécu avec une jeune femme de 19 ans, pas de problème... Le message machiste passait par la mère ! Pour moi, c’était le monde à l’envers ! J'étais maintenant une " vieille " qui empêchait ce type de vivre sa vie ! J'avais toujours recherché l'autonomie et voilà que l'immigration me plaçait dans une situation de dépendance complète. La situation me semblait sans issue. J'avais toujours été considérée comme un être indépendant et capable et, d'un seul coup, je me sentais sans aucune valeur. Sauf celle de mère au foyer ! Je m'occupais des gosses — entre-temps nous avions eu un deuxième enfant — et lui passait ses nuits dehors, dans les bars. Car il devrait vivre sa jeunesse ! Un jour, sa mère est venue nous rendre visite. La première chose qu'elle m'a dite c'est que je devais être patiente : " Jusqu'à trente-cinq ans, un homme doit vivre. " Je me suis sentie submergée par la frustration et par l'impuissance, paralysée par mon indécision. Je n'avais pas de travail. Je voulais rompre et je ne pouvais pas. J'avais fui la vie conventionnelle et le machisme, je voulais vivre différemment et voilà que j'étais tombée dans une situation de machisme pure. Avec l'émigration, la société m'avait rattrapée ! Je raconte tout ça car je sais que mon cas n'est pas unique. Je pense que, dans la société latin-américaine, les hommes n'apprennent pas à composer. Ils ont tous les droits, et le droit de l'autre, celui de la femme en particulier, n'existe pas.

Q. - Il arrive souvent que les valeurs traditionnelles prennent une forme quasi caricaturale dans les situations d'immigration, les liens communautaires étant renforcés par les difficultés matérielles, l’exclusion sociale…

I. - Absolument ! Ce mode de fonctionnement, ces problèmes, existent là bas aussi. Sauf que, là bas, la classe moyenne a des domestiques qui s'occupent de tout le quotidien. Moi aussi, j’aurais pu passer mes nuits dehors, dans les bars... Je veux dire que, là-bas, les conséquences de ces tares se font moins sentir.

Q. - Comment as-tu découvert l'activité politique, l'activité de groupe ?

I. - En Équateur, je faisais partie d’un groupe de féministes qui essayait de lutter contre le machisme. Mais déjà, j'avais des doutes. Nous étions féministes mais nous n'étions pas pour l'égalité des femmes. Dans ces sociétés, les féministes vont aux réunions pendant que les bonnes s'occupent de la maison et des enfants. Tant qu’on en profite, on perpétue les différences sociales. Le groupe de femmes que je fréquentais était minuscule, une demi-douzaine, mais il était plus politisé que les autres. Évidemment, on nous considérait comme des folles, des lesbiennes.
Une fois à New York, j'ai rencontré un copain de mon ami qui fréquentait assidûment des réunions politiques. C'était à l'époque de la guerre en Bosnie et des débats contre le nationalisme. Je lui posais beaucoup de questions et il me répondait toujours avec impatience. Comme s'il pensait que je ne pouvais pas vraiment comprendre. C'était drôle ! Il faisait partie du groupe marxiste-humaniste qui publie News and Letters. Jamais il ne m'a invitée à une seule de leurs réunions. Et pourtant je m'intéressais à ce qu'ils écrivaient. Pour lui, j'étais la femme à la maison, avec des enfants. Je ne pouvais pas me mettre de faire de la politique ! Un jour, j'ai appris que leur groupe d'études se réunissait régulièrement. J'ai trouvé l'adresse, j'y suis allé et depuis, cela fait trois ans, je m'y suis intégrée. Ça été une énorme ouverture pour moi. En tant que femme mais aussi socialement. J'ai commencé à m'intéresser plus à ce qui se passait autour de moi. Dans mon quartier par exemple. Avant, ce quartier était presque totalement latino et, depuis quelques années, il y eu une arrivée d'immigrés plus pauvres, originaires des Caraïbes. Du coup, le degré de violence a augmenté. J'ai voulu créer un groupe de réflexion et d'action contre la violence. La violence, par exemple, des mères contre les enfants. Je ne pouvais pas supporter de voir, dans la rue, dans les boutiques, ces mères qui tapaient sur leurs gosses de deux ans. On ne le dit jamais assez : le degré zéro de la violence, c’est celle des parents contre les enfants. Tout le reste vient après. Mon projet n’a jamais abouti.
Dans les réunions du groupe, nous passions notre temps à parler des travailleurs et des immigrés. Je me suis dit qu'il fallait aller à leur rencontre. Dans mon quartier, l'église a une grande influence, comme c'est généralement le cas dans l'immigration latine. Je ne suis ni croyante ni pratiquante. Mais, un jour, j'ai vu annoncée la conférence d'un prêtre de la théologie de la libération. J'ai proposé au copain du groupe — qui vient de Saint-Domingue — d'y aller. Déjà qu'il pensait que je ne comprenais rien à la philosophie politique et maintenant je lui demandais d'aller écouter un curé de gauche... Je l'ai convaincu, en lui suggérant que peut-être on pourrait intervenir. Et nous y sommes allés. Le prêtre expliquait qu'on devait apprendre l'anglais, pour mieux se défendre et lutter dans la société où l’on vivait. Rien de très politique, juste des remarques générales de bon sens sur la vie quotidienne. Mon copain n'a pas supporté, il s'est levé et il est parti. Moi, je suis restée. Ce type était dans le groupe depuis plus de trois ans et il n'avait pas établi un seul contact dans le milieu latino. Jamais il n’avait invité quelqu'un aux réunions. Pour lui, les idées politiques du groupe étaient trop compliquées.... Dans son cas, ce n'était pas une forme d'élitisme ou de mépris, juste une façon de se valoriser. Pour lui, c'était dans la nature des choses : les autres immigrés ne pouvaient pas comprendre. Si je parle de son attitude ce n'est pas pour le mettre en question personnellement. Sa réaction est l’expression d’une attitude machiste plus générale : ils comprennent tout, alors que les autres sont des ignares. J'ai découvert que, avec cette façon de penser masculine, on a du mal à comprendre le rapport qui peut exister entre des situations différentes, entre les idées et la pratique. Ce travail nous, les femmes, le menons depuis des siècles, car nous devons trouver des solutions aux problèmes qui se posent dans la vie de tous les jours. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire... Pendant deux semaines, j'ai suivi les réunions de l'église. Un jour, j'ai proposé qu'on réfléchisse à la réalité. Parmi les jeunes qui étaient là, quelqu'un est venu me dire que ça l'intéressait. C'était Antonio, un copain menuisier, qui venait aussi d'Équateur. Là-bas, il avait milité dans la gauche catholique. D'entrée, il m'a dit : " J'ai lu Marx, il faut discuter son analyse de la société. " . D'autres se sont joints à nous. Ils sont tous d'une région proche de la ville où j'habitais. Imagine la coïncidence ! C’est ainsi que nous avons créé un groupe d'études.

Q.- Des gens qui tu n'aurais jamais connus là-bas. L'immigration avait créé la situation du rencontre. Ici, vous étiez tous à l'égalité, ou presque...

I.- C'est exact ! À ce propos, je veux dire un certain nombre de choses. Ces copains, qui sont devenus mes camarades, viennent des ces mêmes villages où les gens de mon milieu social vont chercher leurs domestiques. Et maintenant nous sommes ici côte à côte ! Sur ce plan, l'immigration m'a apporté une richesse humaine. Rien que ça justifie l'émigration, ma venue jusqu'ici. Antonio, Jorge, Filipe, sont mes frères maintenant. Nous partageons énormément de choses. Et puis ça a aussi changé ma vision de la société équatorienne. Quand je retourne là bas je vais voir leurs familles, leurs amis. Aujourd'hui, mon agenda est plein de noms d'origine indienne. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que cela signifie dans un pays d'Amérique latine. C'est ma fierté maintenant. Jamais cela aurait été possible sur place. Ce sont des sociétés terriblement inégalitaires et racistes. Curieusement, entre nous, nous parlons peu de ça. Ils m'ont acceptée telle que je suis. Même si je ne suis pas une immigrée " normale ", venue pour des raisons économiques. Pour ma part, je n'ose pas leur dire que je suis venue parce que je ne supportais plus le machisme...
Q.- Et pourquoi pas ? Ce serait une façon d'aborder la question. Ce sont des valeurs qu'ils portent aussi en eux, des valeurs que sont présentes dans toutes les classes sociales, même si elles s'y manifestent de façon différente.
I.- Certes. Le moment viendra. Aujourd’hui, je ne m’en sens pas encore capable. Ils savent d'où je viens, ils sont sensibles aux différences de classe et pourraient le prendre comme une affirmation de supériorité sociale de ma part. Il ne faut pas se tromper. Politiquement nous partageons beaucoup de choses mais culturellement nous sommes très différents. Parfois j'aimerais communiquer avec eux sur un autre plan et je me rends compte que c'est difficile. Ils ont une autre façon de se comporter dans la société. Ni pire ni meilleure, juste différente. J'aimerais bien sortir, aller à Manhattan, aller dans des bars, écouter de la musique. Ce n'est pas leur truc. Ils travaillent beaucoup, sont très réservés sur leur vie.
Nous avons donc démarré notre groupe d'études. Et là, je dois le dire, nous avons eu la chance précieuse de tomber sur Robert, un camarade américain qui vit dans le milieu latino et qui est d'une fidélité sans faille à notre projet. Jamais, en deux ans, il n’a manqué une réunion, jamais il n’est arrivé en retard. Un respect mutuel et une solidarité se sont créés entre tous. Il avait plus de connaissances politiques que nous. Mais il était très intéressé par notre expérience et nous nous sommes mutuellement écoutés. Le groupe s'est consolidé autour de ce sentiment très fort et motivant, que nous apprenons tous de chacun. C’est un enrichissement constant. Nous sommes maintenant une dizaine. Parfois quelqu'un s'éloigne momentanément. Et il y a toujours de nouveaux contacts, de nouveaux arrivants.

Q.- Un saut en arrière. Avec cette expérience, comment vois-tu la société d'où tu viens ?

I.- Maintenant, tout est devenu très compliqué quand je retourne en Équateur. J'étais quelqu'un de très sociable et j'ai gardé beaucoup de relations. Mis à part deux ou trois femmes plus âgées, avec qui j'ai partagé mes activités féministes, avec les autres je ne parle de rien. Je ne peux même pas leur faire comprendre comment j'ai grandi humainement dans l'émigration. Mais ce qui me choque le plus c'est lorsque je suis confrontée aux bonnes de mes amies et de ma propre famille, qui travaillent douze à quatorze heures par jour. Pour moi, c'est un problème très grave. J'ai une sœur qui est devenue riche. Avec son mari, elle s'est lancée dans la production de fleurs pour l'exportation. Toutes ces fleurs qu’on trouve ici, à Manhattan, dans les magasins coréens. Deux cents salariés travaillent dans leur propriété. Parmi eux il y a probablement beaucoup de familiers de mes camarades d'ici. Je ne le dis pas avec orgueil, tu me comprends, je le dis avec rage. Encore que, évidemment, ce n'est pas ma faute. Ce sont les circonstances de la vie. Ma sœur vit dans un petit manoir et elle a une bonne qui travaille de six heures du matin jusque tard dans la nuit. Même le dimanche ! Quand je suis retournée voir ma sœur, je ne pouvais même pas profiter de la beauté de l'endroit. Je supporte très mal. J'ai abordé la jeune femme et lui ai dit : " Mais enfin, pourquoi travailles-tu autant ? Tu as des droits. ". Et elle m’a répondu avec fatalisme : " C'est qu'ici ils ne pensent pas comme vous ! ". Ma sœur est très autoritaire et je n'ai pas eu le courage de lui parler mais j'ai abordé le sujet avec ma mère. " Vous vous dites très religieux, catholiques et tout et tout... Comment pouvez-vous faire travailler une femme dans ces conditions ? Elle n'a même pas de sécurité sociale. Si elle tombe malade, que va-t-elle devenir ? Avec tout l'argent que vous avez, prenez au moins une autre employée pour soulager sa charge. ". Ma mère n'était pas contente : " De quoi tu te mêles ! La bonne fait partie de la famille et si elle travaille autant c'est parce que cela lui plaît. " Je ne peux plus les fréquenter. Je ne supporte plus de voir la tête de cette jeune femme.

Q.- Il est important de parler de ces aspects de l'exploitation, car dans l'immigration on a tendance à focaliser les frustrations et toutes les rages contre la société où on se fait exploiter et on fini par idéaliser la société qu’on a quittée.

I.- Oui. Les différences de classe et l'exploitation sont beaucoup plus fortes dans les sociétés d'Amérique latine qu'aux États-Unis. Ou, plutôt, ce n'est pas pareil ! Un autre exemple. En Équateur, je suis allée dans une réunion de femmes militantes. Le sujet le plus important de leur vie est celui de l'employée de maison. Qu'on le veuille ou non, c'est de cela que dépend l'organisation de leur vie. De plus, c'est le fait d'avoir ou non une bonne qui donne le statut d'appartenance à la classe moyenne. La bonne se lève à six heures, fait tout le travail de la maison et s'occupe de tout ce que concerne les enfants. La femme peut travailler, sortir dîner, avoir une vie sociale. Au début, je m’étonnais qu'on parle autant de la bonne, préoccupation très privée. En fait ce n'était pas si privé que ça, c'était une question sociale. Une des participantes a dit : " Je peux vous garantir qu'une bonne ne ressent pas les problème comme nous. " Bref, ce sont des êtres différents, avec des besoins limités, qui peuvent vivre dans un petit cagibi et travailler tout le temps. En fait ils ne savent pas vivre dans un appartement. Je croyais rêver !

Q.- L'immigration va-t-elle changer cette façon de voir ?

I.- Sans doute ! Ça peut paraître provocateur de le dire mais le fait est que certains immigrés souffrent moins du racisme ici que là-bas. En tout cas ce n’est pas le même ! Ici, une famille d'origine indigène, paysanne, peut parfaitement aller dans un centre commercial, sortir, se promener partout dans les quartiers immigrés. Là-bas, ces lieux sont réservés aux classes moyennes. Un paysan n’oserait même pas y rentrer. Les regards qu'on lui lanceraient suffiraient à le décourager. Jamais il ne pourrait entrer dans un restaurant un peu coquet. À Cuenca, d'où je viens, on a trouvé une nouvelle expression pour les immigrés rentrés au pays : " les résidents ". Ils ont des dollars et ils se mettent à fréquenter les lieux de la bourgeoisie. Aussitôt, celle-ci prend ses distances : " On ne va plus dans telle piscine, tel restaurant, car ils sont fréquentés par des "résidents" ! ". Même chose dans les quartiers. Dès que les immigrés commencent à acheter des appartements, les bourgeois du voisinnage s'en vont : " C'est devenu un quartier de “ résidents ” ".

Q.- On connaît ça dans les pays du sud de l'Europe, où l'immigration a bouleversé les statuts sociaux traditionnels. J’ai même vu apparaître des attitudes élitistes et de mépris envers les pauvres restés au pays.

I.- C'est pourquoi il faut nuancer ce que je dis. Cela est surtout visible dans les campagnes. Dans leurs villages, mes camarades font désormais partie de la " classe aisée ". Relativement aux paysans pauvres, je m’entends. Cela me fascine, ces questions d'identité sociale. Nous sommes tellement peu sûrs de ce que nous sommes que nous avons toujours besoin d’écraser quelqu'un pour nous rassurer. En Amérique latine, il y a un aspect supplémentaire de cette différentiation de classe. Il s’agit du racisme. Prenons le cas d'une famille qui pense avoir des origines espagnoles et qui a un nom d'origine indienne. Toute la famille s’en trouve rabaissée. Toujours cette foutue identité. Je reviens aux domestiques. Si une dame de la bourgeoisie a une bonne qui n'a pas le type physique indien, elle va l'humilier d'autant plus. C'est la façon de lui faire comprendre qu'elle est la bonne soumise et qu'elle doit se comporter en indienne et non en blanche. Ce sont des relations barbares qui passent pour normales. Il faut s'interroger sur ces questions d'identité. Quand je vais à la campagne rendre visite aux familles de mes camarades, je suis à nouveau confrontée à tout ça. Si tu viens de la ville, les villageois considèrent qu'il doivent te saluer. Et puis il y a l'usage de ce terme terrible : " niño, niña " (jeune homme, jeune fille), pour s’adresser aux supérieurs. Moi, après huit ans d'immigration, je ne peux plus le tolérer. Les personnes âgées exigent que les gens du peuple leurs donnent du niño ou de la niña. C'est un terme chargé de rapport de soumission, quasi féodal. Un mec de cinquante ans se fait appeler niño par tous ceux qui lui sont socialement inférieurs. Un enfant du peuple de dix ans doit traiter une femme de quarante ans de niña. C'est intériorisé dans les rapports sociaux, les gens acceptent sans se poser de questions. C'est impensable ! J'ai cette amie féministe, une femme consciente et qui a lutté. Elle a une vieille bonne qui était déjà là du temps de sa mère. Car les bonnes c'est comme les meubles, elles font partie de l’héritage. Eh bien, elle se fait appeler niña par cette femme. Je ne pouvais pas le croire. Le seul fait qu'elle l’accepte m'a laissé sans voix ! Ici, évidemment, tout cela se perd. Sauf rares exceptions. Une fois, on m'avait donné un contact avec une jeune femme qui travaillait pour une organisation internationale. Je l'appelle et elle me dit qu'elle a deux enfants. " Comment tu fais ? " lui demandé-je. " Pas de problème, j'ai amené ma bonne d'Équateur. ". Ça m'a suffit, j'ai raccroché. Mais les gens de la bourgeoisie n'émigrent pas. Pourquoi émigreraient-ils ? Et ceux et celles qui viennent pour travailler dans des institutions, des banques ou des journaux sont les plus réactionnaires qu'on puisse imaginer. Un jour, je suis allée à la Maison de la Culture d’Équateur, ici, à Manhattan. J'ai vite fui. Il y avait là quelques intellos d'origine indienne mais qui veulent faire plus blanc que Persil. À ce moment-là, un fait divers nous avait particulièrement touchés. Un jeune copain avait été assassiné dans un parc par des ados américains. Seulement parce qu'il se trouvait là où il aurait pas dû être ! Il s’était fait massacrer à coups de bâtons. Il s'appelait Manuel Aucapispe, nom typiquement indien. Les gosses américains ont été arrêtés, deux d’entre eux n'ont même pas été inculpés et l’un a pris deux mois de prison avec sursis. À ce propos, j'ai écrit un petit texte, un texte de révolte contre ce que c'était passé. Je l'ai apporté à la Maison de la Culture de l'Équateur pour voir si d'autres voulaient le signer. Un des journalistes présents a fait ce commentaire : " Ce sont des histoires d'Indiens ! ". Une façon méprisante de se distinguer, de dire que ça ne nous concerne pas. Évidemment, à propos cette affaire, le consul ne s'est même pas manifesté.

Q.- Comment vois-tu le rôle que joue la nouvelle immigration latino dans la société nord-américaine ? Quel apport nouveau donne-t-elle aux mouvements sociaux ?

I.- La plupart des immigrés viennent avec l'idée que le séjour sera provisoire, qu'ils vont repartir bientôt. C'est aussi une conséquence de la précarité de leur vie, du statut de clandestin de la plupart. Cette situation fait qu'il s'intègrent mal dans les mouvements sociaux d’ici. C'est en partie le cas pour les camarades du groupe d'études. Ils étaient très actifs là-bas et ils gardent un contact suivi avec ceux qui sont restés. Leur préoccupation est surtout de transmettre là-bas ce qu'ils apprennent ici. Quand je suis allée voir leurs amis, ils avaient organisé une réunion à laquelle assistaient trois cents personnes... Tous voulaient savoir ce qu'on faisait ici, ce qu'on pensait. Mais, peu à peu, les immigrés se rendent compte que l'idée du retour est mythique et ils s'intéressent de plus en plus à ce qui se passe ici, à l'histoire du mouvement social nord-américain. Malgré toutes les difficultés, la vie ici leur semble moins mauvaise que celle qu'ils ont laissée là-bas. Certes, au pays, il y a la nature, l'espace, un autre rythme de vie. Mais comment retourner y vivre, comment renoncer aux habitudes culturelles et de consommation acquises ici ?
Comment te dire ? C'est si compliqué : être ici, être là-bas. Peut-être que le plus important c’est d'être, tout simplement.3.

Manhattan, New York, 27 avril 1997.

Qui peut prétendre connaître le chiffre exact ? La population de Chinatown, à Manhattan, compte-t-elle 150 000 ou 300 000 personnes ? Ce qui est sûr, c'est que Chinatown est une ville à l'intérieur de la grande métropole et que l'immigration clandestine de Chinois continue d'augmenter. Quelqu'un de bon sens aurait vite fait de remarquer que les Chinois et les Haïtiens se reconnaissent, alors que les Italiens et les Polonais se fondent dans le paysage urbain. Une étude récente ne montre-t-elle pas qu'il y a environ 12 000 Chinois sans papiers dans l'État de New York, alors que le nombre de Polonais, Italiens et Colombiens clandestins dépasse les 75 000 ?
Pour trouver Chinatown, il faut descendre Bowery Street jusqu'à tomber sur Confucius Plaza, là ou se trouve la statue en bronze de l'ancien maître à penser de la bureaucratie céleste. Après Confucius, c'est Chinatown — ça tombe sous le sens. La citation du sage gravée sur le socle a été choisie avec soin : un éloge de la soumission de l'individu aux intérêts de la communauté, aux valeurs conservatrices de l'autorité familiale, aux vertus du travail et du sacrifice. À l'époque de l'économie globale, la pensée de Confucius est mise au service du néolibéralisme. Message clair adressé par l'Amérique à ceux qui viennent y vivre et s’y faire exploiter. Un peu plus haut, au 50 Bowery Street, sur le mur du grand restaurant Silver Palace, une vieille affiche rongée par l'hiver, annonce que le Chinese Staff and Workers Association fête, le 9 février, son 17e anniversaire. La réception est à 18 h 30 et le banquet à 19 h. Pour le banquet c'est trop tard mais on peut toujours essayer l'adresse. Je téléphone et rendez-vous est pris pour plus tard.
Catherine Street grouille de monde entre les étals des marchands. Il faut traverser un couloir sinistre, rempli de poubelles et de détritus et monter au deuxième étage sur cour. Premier choc : les locaux du CSWA sont accueillants, lumineux, repeints à neuf. Une dizaine de personnes, hommes et femmes s'affairent, lisent les journaux, tapent des textes, répondent au téléphone. On me dit que Kwong, avec qui j'ai rendez-vous, sera en retard et l’on m'offre du thé. En bonne place, au milieu du panneau d'affichage, les paroles de la " Chanson du travailleur chinois " : " Nous travaillons dur et sans nous plaindre. Pour tous les gens sur terre nous travaillons pour deux repas par jour. (...) Contestons ces paroles despatrons. Interrogeons-nous sur le pourquoi de leurs attitudes. Ne restons pas silencieux (...) Les travailleurs de toutes origines doivent s’organiser eux-mêmes. Nous espérons que l'unité se fera. Ensemble nous serons forts et on nous entendra. ". Sur la table, les deux numéros de Des papiers pour tous ! que je leur avait fait parvenir par courrier. Ils semblent déjà avoir du mal à parler anglais, je ne suis pas sûr qu'ils aient pu lire le français... Mais la photo de Patrick Zachmann attire l'intérêt de celle qui me sert le thé. On y voit de souriantes jeunes femmes chinoises qui entourent une imposante mama africaine. Sur ce, Kwong arrive, pressé comme un New-yorkais qui se respecte. " Désolé pour le retard. Maintenant, je veux bien vous raconter notre histoire. ". Mais, avant, il prend encore cinq minutes pour expliquer, en mandarin, à la femme, ce qui se passe à Paris : le pourquoi de ces photos de lutte, Chinois et Africains côte à côte.

Q.- Ces jours-ci, le Centre fête son 17e anniversaire. Pourquoi et comment a-t-il été créé ?

K.- Le Centre des travailleurs chinois a été crée en 1980 par un groupe de travailleurs de la restauration auxquels s’étaient joints quelques ouvriers du bâtiment. Le but était de défendre les droits des travailleurs chinois dans les quartiers et sur les lieux de travail. C’est le début de la réponse à votre question. Nous considérons en effet qu’il ne suffit pas de défendre les droits des travailleurs sur leurs lieux de travail — ce que fait en principe un syndicat. Il faut également se battre pour que leurs voix puissent se faire entendre dans les quartiers. Cela part d’une vision plus large que celle du syndicalisme. J'y reviendrais plus loin. Nous sommes restés fidèles à ces principes depuis la fondation de notre organisation, même si nous avons évolué, si nous n'avons pas cessé de redéfinir nos objectifs.
Les travailleurs qui ont été à l’origine du Centre sortaient d’une expérience de travail syndical. Et ils étaient plutôt déçus car ils s’étaient rendu compte que les appareils syndicaux défendaient mal leurs droits. La création du Centre répondait plus à un besoin autre qu'à l’intention de faire concurrence aux syndicats. Dès le début, il était clair que l'ennemi était le patronnat. Il ne s'agissait donc pas de lutter contre les syndicats, mais d'aller au-delà, de faire autre chose, de faire mieux. Le grand syndicat des travailleurs de la restauration de la ville de New York a alors proposé une aide financière aux animateurs du Centre. À une condition : qu’il limite son activité au secteur de la restauration, qu’il ne devienne pas une organisation ouvrière plus large. Ils avaient des moyens de pression importants... Nous étions alors dans les années 80. Une partie des militants était prête à accepter ces conditions. Il y a eu des discussions très vives et, finalement, on a tranché en faveur de la constitution d’un Centre ouvrier ouvert à tous les métiers. Ce choix a déterminé notre développement ultérieur. Aujourd'hui, le Centre regroupe des travailleurs du bâtiment, de la restauration, de la confection et d'autres encore. Nous sommes activement présents dans les plus importants secteurs économiques de Chinatown.
Depuis 1980, nous y avons mené plusieurs combats. Nous avons aidé des travailleurs à former des syndicats indépendants ; nous avons lutté contre les ateliers-bagnes et contre les retards dans le paiement des salaires ; nous avons fait pression pour l'embauche de travailleurs chinois dans les métiers du bâtiment, etc. Mais nous avons aussi lutté pour des objectifs qui n'étaient pas particulièrement liés au travail : l'ouverture d'une crèche, l'opposition à des expulsions et à des projets immobiliers. Nous avons toujours pensé, par exemple, lorsqu'il s'agit de préoccupations écologiques, que les conditions de vie des êtres humains doivent être prises en compte. En général, on parle des arbres, de l'air, de l'eau, des oiseaux, des poissons mais pas des êtres humains ! La rénovation urbaine, c'est un autre exemple. Dans un quartier fermée comme Chinatown, si vous bâtissez des immeubles de standing , vous agissez automatiquement sur l'offre et la demande des loyers dans le reste du quartier, les faisant monter et forçant les gens à partir, les magasins à fermer. Il nous semble donc clair qu'il ne suffit pas de lutter pour quelques dollars de plus ou une meilleure convention collective . Le travailleur vit dans ce quartier. Nous devons comprendre que nous avons notre mot à dire sur tout. Nous nous battons dans le quartier en tant qu'êtres humains, pas seulement en tant que producteurs, ou que consommateurs. Pour nous c'est ça un citoyen.
Les dernières années, l’activité du Centre a reçu une plus grande couverture médiatique car la situation sociale a changé dans la ville chinoise. Tout a commencé avec la lutte du restaurant Silver Palace. Que s'est-il passé ? Ouvert dans les années 70, le Silver Palace, était le premier restaurant " style Hongkong ", avec d’énormes salles de banquet. Il était extrêmement rentable. Dans les années 80, la direction a décidé de prélever un pourcentage sur les pourboires. De cette façon, les travailleurs participaient directement à l'augmentation de la marge de profit. Ils se sont mis en grève, ont organisé des piquets et les patrons ont engagé des jaunes. La lutte a été très dure mais finalement les employés ont eu gain de cause — en partie à cause de leur détermination, mais surtout à cause de l’enjeu. L'ensemble de la communauté, les journaux, ont pris position contre la direction du restaurant. Il semblait clair pour M. Tout-le-monde que, lorsqu'un client laisse un pourboire, il le laisse au serveur et nom au patron ! De plus, selon la loi de l'État de New York, le pourboire appartient exclusivement au travailleur. Cette lutte est devenue une référence et a marqué un tournant. C'était la première grande lutte syndicale au sein de la ville chinoise. La plupart des travailleurs qui étaient à l'origine du Centre venaient de la région de Shanghai. Chinatown était dominée par des capitalistes du sud de la Chine et les relations claniques y étaient très fortes. On disait même que, si on était de Shanghai, on ne trouvait pas du travail à Chinatown et qu'il fallait aller travailler dans les restaurants de Midtown et Uptown, plus au nord, dans Manhatan. Par cette lutte les travailleurs ont montré que l’organisation collective était nécessaire pour se protéger contre les rapports de force claniques de Chinatown. C'est ainsi qu’est né le Syndicat indépendant des travailleurs de la restauration, qui a, tout de suite, tenté d'organiser d'autres restaurants. Là, nous revenons à la question du syndicalisme. Dès qu'une organisation gagne un pouvoir syndical, elle tend à limiter son activité à la négociation des salaires. Cette négociation se fait entre deux pouvoirs hiérarchiques qui se reconnaissent et se justifient mutuellement. D’où un faux sentiment de sécurité chez les travailleurs, qui finissent par se retirer de l'activité collective et délèguent leur pouvoir aux organisations. Les patrons s'aperçoivent vite qu'ils peuvent tirer profit de la nouvelle situation. Dans ce cas particulier, ils achetèrent quelques-uns des délégués et c’est ainsi que le syndicat indépendant du Silver palace s'est transformé en syndicat maison.

Q. - C'est souvent le problème avec les syndicats indépendants, moins bureaucratisés mais aussi plus vulnérables vis-à-vis du patronat...

K. - Oui. Sauf que, sur le moment, on ne le voit pas ainsi. En 1993, le Silver Palace n'était plus le seul grand restaurant de la ville. D'autres avaient ouvert et fonctionnaient dans des conditions d'exploitation très dures, prélevant à nouveau un pourcentage sur les pourboires, ne payant pas le salaire minimum ni les cotisations sociales, faisant travailler le personnel plus de 70 heures par semaine, etc. Le patron du Silver Palace, Mister Chan, est d’ailleurs allé pleurer dans les journaux : " Pourquoi dois-je être le seul à payer ces salaires, à assurer ces conditions de travail, à me soumettre à la loi, alors que personne d'autre le fait ? " D'un point de vue capitaliste il avait raison. En réalité, Mr Chan cherchait à légitimer une situation d'illégalité, il voulait que le prélèvement des pourboires soit inscrit dans la convention collective. Au même moment, une autre lutte a commencé chez un de ses concurrent, le grand restaurant Jing Fong. À ce moment-là, le Chinese Workers Center est entré dans la danse. En face, les patrons de Chinatown se sont ligués pour nous faire la guerre !
Tout est parti de ce travailleur qui n’avait pas accepté d’être licencié arbitrairement. C’était un de nos camarades. Or le licenciement arbitraire est un des privilèges fondamentaux de tout patron qui se respecte. " Je n'ai de comptes à rendre à personne ! C'est mon business ! ". Il y avait ensuite la question récurrente du prélèvement patronal sur les pourboires. Malgré la lutte du Silver Palace, la pratique avait fini par se généraliser. Les patrons disaient : " D'accord, la loi existe, mais, dans la ville chinoise, nous avons notre façon de faire. " — une façon de dire que ceux du bas doivent rester soumis à ceux du haut au nom des valeurs communautaires. Les lois s'appliquent à l'extérieur mais pas dans la communauté chinoise. Ils ressortaient tous le discours de l'identité communautaire : " C'est dans nos habitudes culturelles, " " nous sommes tous dans le même bateau. ". Les uns à fond de cale, les autres sur le pont, mais qu'importe, nous sommes tous chinois ! Ce travailleur a joué un rôle comparable à celui de Rosa Park dans le déclenchement du mouvement des droits civiques, lorsque la vieille dame a affronté le chauffeur de bus qui lui demandait de céder sa place à un Blanc. C'est le grain de sable qui grippe la machine. Inattendu, spontané et pourtant essentiel. Peut-être que ce jour-là Rosa Park avait tout simplement mal dormi, qu'elle n'était pas en forme, qu'elle n'était pas disposée à accepter ce que son peuple avait accepté pendant des années et des années. Un moment insignifiant qui a fait tout basculer. Ce que notre camarade contestait ce n'était pas seulement la décision d'un patron de restaurant, c'étaient les règles qui fondaient tout un système d'exploitation. Nous nous sommes organisés et, de leur côté, les patrons en ont fait autant. De part et d'autre, nous avions compris que la lutte dépassait la revendication immédiate. Les patrons ont senti le danger, l’" étincelle était en train de mettre le feu à la plaine " !

Q.- C’est l’incontournable ambiguïté de l'identité communautaire — à Chinatown ou ailleurs, les différences de classe existent à l'intérieur de la communauté.

K. - Oui. Au cours de ces luttes, les différences de classe et d'intérêts sont apparues très clairement. La tactique des patrons a consisté a donc justement consisté à faire appel à la cohésion de la communauté. Ils ont essayé de minimiser l'enjeu de la lutte. Selon eux, le problème ne concernerait pas la communauté mais une seule personne. Ou, si vous préférez, c’était une lutte contre la communauté. Cet individu était un mauvais travailleur, donc un mauvais Chinois et, en le soutenant, le Centre se mettait du côté des mauvais élements de la communauté, etc, etc.
Q. - Ce sont les règles autoritaires du fonctionnement communautaire : chacun doit se soumettre à la collectivité et celui qui sort du rang se met automatiquement en dehors de la communauté et peut être écrasé.
K. - C'est exactement ce qu'ils ont essayé de faire. À ce stade de la lutte, la fine fleur des patrons de restaurants de Chinatown a organisé un grand banquet pour discuter de l’affaire. Jamais on n’avait vu ça. Toutes les barrières traditionnelles étaient dépassées : les partisans de Taiwan et ceux de la Chine communiste faisaient front ensemble. La même chose pour les divers groupes de la mafia chinoise. Les triades et les tong (dont le fameux Hi sing tong), les différents groupes de Foukiennais, les pro-communistes et les anti-communistes, tous étaient unis contre nous. Tous avaient compris l'enjeu de l’affaire. Cela explique qu'ils aient pu se mettre d'accord, dépasser leurs intérêts particuliers et s'unir pour défendre leurs intérêts de classe. Pour nous c'était une belle victoire, la preuve que notre lutte était juste. Nous avions été capables, par notre action, d'unir tous nos ennemis. De leur côté, ils continuaient à exalter les valeurs communautaires : " Ouvriers et patrons, nous sommes tous chinois, nous sommes tous embarqués sur le même navire, nous devons tous travailler pour la communauté, etc. ". Pourtant ils savaient bien qu’il s’agissait d’un problème de classe, et que pour nous vaincre ils devraient mobiliser les travailleurs. Alors ils ont mis la pression sur les médias. Les journaux de Chinatown ont commencé à expliquer que les travailleurs comprenaient les intérêts des grands restaurants. Le New York Times a publié un article où il était question du banquet des " chefs de la communauté " (sans préciser qu'il s'agissait de patrons), et expliquant que l'action du Centre ouvrier allait à l’encontre de l’action des syndicats, que seule une minorité de travailleurs était en lutte et que la majorité ne soutenait pas notre action. C'était l'amalgame le plus complet. Même des gens de la gauche syndicale sont venus nous faire des reproches : " Pourquoi agissez-vous ainsi ? Ce n'est pas démocratique ! Vous voyez bien que la communauté est contre. " En ce qui me concerne, j'ai alors compris que la gauche américaine était totalement coincée dans une vision dogmatique, rigide, du syndicat. Ils ne comprennent pas que les syndicats peuvent être un outil, mais qu'ils ne sont pas le but de la lutte. Même Marx l'a compris :le syndicat est une organisation qui a ses limites même si elle peut être nécessaire à un moment donné. Nous avons été obligés d’expliquer notre action, que tout cela n’était qu’une tactique du patronat, qu’à l’intérieur de Chinatown, de toute façon, les travailleurs ne croyaient pas à l'action syndicale tellement les syndicats traditionnels étaient corrompus. Et ainsi de suite. En fait, cet article du New York Times avait été écrit à l'intention des libéraux et des gens de gauche qui auraient pu nous soutenir. C'était intelligent. Il fallait enfermer notre lutte dans les rues de Chinatown. Ils se souvenaient bien que la lutte du Silver Palace avait mobilisé beaucoup d'activistes et de gens de gauche. Alors ils ont ressorti le mot clef de démocratie. Il est vrai que nous ne luttions pas pour un syndicat. Les patrons l'avaient compris, d'ailleurs. Lors de l’affaire du Silver Palace, qui était une lutte pour la reconnaissance syndicale, les autres patrons s'en étaient désintéressés. Cette lutte pouvait même les aider, le malheur des uns faisant le bonheur des autres. Cette fois-ci, il s'agissait de questions de principe : le droit de ne pas être licencié arbitrairement, le droit à la sécurité de l’emploi, le droit au pourboire. Des droits fondamentaux : salaire minimum, 40 heures, paiement des heures supplémentaires. Et, surtout, ce refus d’accepter l'exploitation au nom de la cohésion de la communauté. C'était trop pour le patrons et pour le New York Times !

Q. - Tu as mentionné une fraction des capitalistes de Chinatown qui soutient la Chine populaire. Que pensent-ils de l'activité du Centre Ouvrier et de ces luttes ?

K. - En fait, le restaurant Jing Fong est la propriété de capitalistes liés à la Chine continentale et il est très fréquenté par le personnel de l'ambassade de Chine populaire. Sous forme de boutade, on dit à Chinatown que le Jing Fong c'est la cafétéria de l'ambassade. C’est clair, non ?
Je veux revenir au rôle joué par la presse. Les journaux ont été très utiles aux capitalistes. Tout un réseau de solidarité s'était mis en place. Des étudiants s'étaient mis en grève de la faim pour soutenir la lutte, des pétitions circulaient dans la communauté. Sur les lieux de travail, l'écho était très fort, des ouvriers nous disaient : " Le problème de ce travailleur est aussi notre problème. Nous aussi nous voulons que la loi s'applique dans notre boîte. ". Or c'était exactement pour cela que nous nous battions. Seulement le message n'est pas passé. Il n'est pas passé dans la communauté chinoise, il n'est certainement pas passé dans les médias chinois. Les journaux et la radio ont tout fait pour occulter la vérité. Ils ont fait de la désinformation. Nous avons beaucoup appris. Moi, par exemple, j'ai compris que les divisions au sein des travailleurs peuvent être dépassées dans une lutte comme celle-ci. En face aussi, les patrons se sont donnés la main.
Un autre aspect doit être souligné. L’importance des femmes dans la bagarre. Déjà au cours de la lutte du Silver Palace, les femmes, les femmes-dim sum, celles qui poussent les chariots avec les plats à la vapeur, celles qui sont les plus mal payées, se sont retrouvées à la tête de la grève. Elles se sont battues jusqu'au but. D’ailleurs, d’après mon expérience, je dirais que, aux États-Unis du moins, là où les femmes sont nombreuses, elles sont les plus actives dans les luttes. Dans la communauté chinoise comme ailleurs, les femmes sont censées être silencieuses, doivent se soumettre et être réservées, alors que l'homme doit affirmer son statut en montrant qu'il sait, même si, souvent, il ne connaît rien... C'est la seule façon de prouver qu'il est quelqu'un. C'est son ego qui compte. Dans le Centre ouvrier, il y a des femmes très actives. Récemment, quelques femmes se sont lancées dans un travail d'agitation et d’organisation parmi les femmes de la confection, dans la zone de Sunset Park, à Brooklyn, où s’installe une nouvelle communauté chinoise. Depuis un an, un Centre ouvrier s’est ouvert dans cette zone de New York.

Q. - Finalement votre camarade a obtenu gain de cause. Tout au moins sur le plan légal, puisque, en janvier 1997, le Procureur général de l’État de New York a reconnu qu’il avait été licencié illégalement, obligeant le Jing Fong à le réintégrer et à lui payer les arriérés de salaire ainsi que les pourboires volés.
Nous avons beaucoup parlé des luttes dans la restauration. Quelle activité mène le Centre dans le bâtiment et dans la confection ?


K. - Dans la confection, il y a deux problèmes fondamentaux : celui des arriérés de salaire et celui des ateliers-bagnes. Nous avons soulevé le problème de ces ateliers bien avant que les syndicats " découvrent " leur existence. En fait, c’est au cours de la campagne du Jing Fong que nous avons réussi à forcer les autorités fédérales à créer un commission d'étude sur le travail clandestin et les ateliers-bagnes. Bien sûr, par la suite les syndicats ont tiré à eux le crédit de cette initiative. Ils ne prennent jamais l'initiative mais ils ont les moyens de récupérer celles des autres... Sur les salaires en retard, nous menons un travail juridique. Sur ce terrain, les syndicats obtiennent peu de succès, car pour aboutir ils doivent s'attaquer aux patrons et cela ils ne le font jamais ! Dernièrement, nous nous sommes battus pour obtenir des indemnités pour les maladies professionnelles. Compte tenu des terribles conditions de travail et des longs horaires, il y a de plus en plus de travailleurs qui souffrent de maladies diverses. Nombreux sont ceux qui ne peuvent plus travailler. C'est un problème relativement nouveau, qui date de cinq ou six ans. Nous disons qu'il faut recommencer la lutte pour les quarante heures hebdomadaires, ce que les ouvriers boulangers juifs de New York avaient obtenu il y a un siècle. Dans le bâtiment, nous revendiquons ce que nous appelons le " way out " (sortie). Les travailleurs chinois restent traditionnellement à l'intérieur de la communauté et nous luttons pour qu'ils obtiennent du travail dans les chantiers qui dépendent du gouvernement. Mais, dernièrement, nous avons décidé de revenir sur Chinatown, de lutter contre les abus et les mauvaises conditions de travail sur les chantiers. C'est important que les travailleurs obtiennent de meilleures conditions de vie en travaillant à l'extérieur de Chinatown, mais il faut aussi qu’ils vivent mieux en travaillant ici. Nous pensons souvent à l'expérience du mouvement des droits civiques des Noirs américains. Ce mouvement a permis à une minorité de monter dans l'échelle sociale alors que la majorité vit encore plus mal qu’avant. Nous ne voulons pas tomber dans ce piège. Nous ne voulons pas nous battre pour qu'une minorité de travailleurs trouvent des emplois bien payés dans le bâtiment alors que tous les autres restent dans la même situation.

Q. - Concrètement, comment agissez-vous ?

K. - Nous débarquons sur un chantier et nous disons au chef du chantier : " Salut. Vous devriez embaucher quelques travailleurs chinois. " Souvent ils nous répondent qu'il faut passer par le syndicat. Et nous leur répliquons que nous sommes un syndicat. Ils ne savent pas trop quoi en penser... À New York, le pouvoir syndical dans le bâtiment était traditionnellement lié à celui des mafias. Juste après la guerre, dans les années cinquante, le mouvement syndical était très fort et le pouvoir a aidé ces mafias à prendre le pouvoir dans les syndicats — une façon d'affaiblir les communistes et la gauche syndicale tout en maintenant un contrôle sur les ouvriers. Ça a duré un temps. Depuis, les capitalistes se sont aperçu que ce contrôle n'était plus nécessaire, d’une part parce que les travailleurs étaient très passifs et, d’autre part, parce que ces syndicats étaient devenus des machines très lourdes et très chères, imposant de fortes charges aux entreprises. Autrement dit, elles ne servaient plus les intérêts du capitalisme. L’autre jour, je parlais avec un copain plombier qui travaille dans une grande entreprise. Le patron les a réunit et leur a dit : " Désormais vos salaires passent dans la catégorie B. Si vous n'êtes pas contents vous pouvez partir. " La catégorie B étant, bien entendu, celle des salaires les plus bas. Ce copain me disait que ses collègues exprimaient le regret que la mafia ne les protège plus. Car la protection de la mafia leur assurait un pouvoir de négociation syndical ! La mafia comme syndicat ! Cette histoire est plutôt triste, car elle montre le manque de confiance des travailleurs dans leur propre force collective. Ils ont besoin d'une force extérieure pour les protéger.
Nous voici revenus à la discussion sur le fonctionnement des syndicats. À ce propos, je pense à la grande campagne nationale, lancée au cours de l'été de 1996 par la centrale AFL-CIO. Des jeune étudiants ont été envoyés faire de la propagande syndicale dans certaines régions des États-Unis, surtout dans le Sud, où le taux de syndicalisation est très bas. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi je suis très critique. Je crois même que ça part d’une démarche cynique. Tu ne vas pas me dire qu'un gosse qui sort de l'université connaît mieux les problèmes du travail que quelqu'un qui travaille ou qui a travaillé. Pourquoi n'ont-ils pas pris dix mille prolos au chômage, qui ont une expérience de l'exploitation, pour aller faire ce travail de propagande ? Je suis sûr que beaucoup y seraient allés même gratis.

Q. - Je suis d’accord. Je crois que ça part aussi d'une vision élitiste de la société : ceux qui ont une éducation savent ce qui est bon pour les autres. En fait, ces jeunes étaient plus faciles à manipuler par la bureaucratie. Il ne fallait surtout pas perdre le contrôle de la campagne et même de faire naître l'idée que les gens peuvent s'organiser eux-mêmes. Et ça, les syndicats n’en veulent pas. On ne peut pas être naïf à ce point. En même temps qu'elle lançait ce projet, l'AFL-CIO a à peine soutenu l’importante grève du journal Detroit Free Press qui a finalement été perdue, comme elle avait tout fait pour saboter, il y a quelques années, la grande grève de Hormel, dans l'industrie de la viande du Middlewest. Aujourd'hui, les conditions de travail dans ce secteur ressemblent à celles du début du siècle et les patrons utilisent des travailleurs clandestins et non syndiqués. Cette campagne pro-syndicale était de la pure démagogie !

K. - Tu parles de grève. Attention ! Aujourd'hui on se lance parfois dans une grève et on fini par perdre l'énergie collective qui est déjà faible. On se heurte souvent à un mur et la démoralisation s'accroît. Aujourd'hui l'objectif doit être avant tout de s'organiser ! Comment le faire et pourquoi le faire ? Voilà les questions. Si les syndicats avaient vraiment voulu organiser ces travailleurs, ils auraient procédé différemment. Ils auraient fait appel à d'autres ouvriers, pas à des étudiants qui sont là de passage. Comme tu le dis, l’idée de réveiller chez des milliers de travailleurs la confiance en eux-mêmes dérangeait plutôt qu’autre chose. Il y avait aussi un autre danger dans cette campagne. On allait donner à ces jeunes l'illusion que le syndicat est l'organisation où il faut s'investir. Dans quelques années, ils auront perdu cette illusion. La générosité d’une génération de jeunes gens sera gaspillée, alors qu'elle aurait pu devenir une force. C’est peut-être aussi une façon de détourner les énergies du mouvement étudiant. Ça ne m'étonne pas que le New York Times ait fait la promotion d'un tel projet. D’ailleurs, du moment qu'ils trouvent ça bien, moi je me méfie...

Q. - Puisqu'on parle de la jeunesse... Tu connais certainement les clichés sur les jeunes Chinois surdoués à l’école. Est-ce que tu étais un bon élève ? Et les mauvais, que deviennent-ils ?

K. - Oui. J'étais très bon élève. Mes parents travaillaient dans un atelier clandestin. Et ils me disaient tout le temps que ceux qui travailleraient bien à l'école allaient pouvoir se sortir de ce merdier. Voilà l'idée : s'en sortir ! C'est ce que les ouvriers disent à leurs enfants toujours. J'ai fait mon service militaire. J'ai joué au Yankee en Allemagne pendant quelques mois... Je suis ensuite retourné aux études. C'était une université de l'État de New York et il y avait là bon nombre de professeurs engagés, de gauche. Moi, le jeune homme tout frais sorti de l'armé, je me suis trouvé entouré d'étudiants actifs politiquement.

Q. - Dans l'armée tu ne t'étais pas posé de questions ? Tu as sûrement rencontré du racisme ?

K. - Me poser des questions ? Oui, mais pas trop. Le racisme anti-Chinois est moins fort que le racisme anti-Noir. Et puis je ne suis pas un bagarreur et je me lie facilement. On m'aimait bien, quoi. Bien sûr, j'ai ressentis le racisme. Je vais te dire ce que j'ai appris dans l'armée, moi. Tu connais tous ces films sur l'armée américaine, avec des soldats méchants, des brutes. Ce que j'ai compris c’est que le problème ce ne sont pas les mauvais soldats. Après tout, c'est normal qu’il y ait toujours quelques brebis galeuses. Dans une armée, le danger ce sont les bons soldats. Car ce sont eux qui rendent une armée efficace. Des mecs comme moi ! Des gars sympa, propres, qui obéissent aux ordres. Nous n'allons pas voler et violer. Oh que non ! Mais c'est notre acceptation de la discipline qui fait l'armée. Ce sont les bons qui permettent aux mauvais de faire le sale boulot : " Rechercher et détruire ", comme ils disent. Ça prend du temps à décoder tout cela. Je disais que j’avais été un bon élève. Mais j'ai été aidé surtout par le fait que j'avais l’esprit ouvert. Une fois à l’Université, j’ai compris que les idées de ceux qui m'entouraient étaient justes. Voilà comment je suis devenu activiste du Centre des ouvriers chinois.

Q. - Est-ce-que les jeunes fréquentent le Centre ?

K. - Il y a des jeunes qui passent dans le centre. D'autres viennent avec leurs parents. Je dirais que l'attraction des gangs me semble moins forte aujourd'hui, du moins à Chinatown. De tout façon, même l’appartenance à un gang est une forme de révolte. Tu ne rentres pas là dedans dans le but de tuer ou de vendre de la drogue. Ça vient après, malgré toi, quand la révolte est récupérée par les gens du crime organisé. C’est comme les travailleurs mécontents qui s'attaquent aux immigrés. Ils se trompent d'ennemi. Tu sais, dans cette jungle les travailleurs ne sont pas toujours des gens gentils. Ils s'égorgent souvent entre eux. Et leurs gosses ne sont pas différents. Nous essayons de mettre sur pied quelques projets pour aider ces gosses à donner un sens positif à leur révolte. C'est difficile car ils sont en rupture avec leurs parents. Ils ont honte pour eux. La honte remplace la peur au fur et à mesure qu'ils grandissent. Alors pour ce qui est du cliché des gosses chinois tous bons élèves, je vais te faire une révélation : c’est faux ! Sauf que, socialement, on ne voit que ceux qui réussissent, les autres sont invisibles. La pression familiale est très forte : c'est tout ou rien. Dans les années 60 et 70, beaucoup d'immigrés chinois venaient de la classe moyenne ; c’étaient des gens éduqués et leurs enfants réussissaient à l'école. C'est en train de changer. L'immigration est aujourd'hui plus pauvre, la pression de la rue et du travail est plus forte, de plus en plus de gosses suivent mal.

Q. - Concevez-vous de collaborer avec d'autres centres ouvriers, dans d'autres communautés ?

K. - Bien sûr. Nous sommes toujours partants pour travailler avec d’autres groupes de travailleurs, noirs, blancs ou latinos. Ce travail doit être fait ! Souvent ça ne fonctionne pas bien. Je l'ai appris par expérience. Une chose est le travail des activistes et une autre est la vie quotidienne du travailleur moyen, même révolté. La plupart des travailleurs ne se mettent pas en avant. Jamais ! À moins qu'ils soient forcés de le faire. Quant ils le font, ils le font pour des objectifs précis, immédiats. Le travail du Centre, notre travail, consiste à les aider à dépasser ces limites, qu'ils se donnent eux-mêmes. Les aider à élargir leur horizon. Une fois qu'ils y parviennent mon expérience me dit qu'ils s'engagent très fort, et ils y mettent une partie du peu de temps libre que leur reste. Car ils y trouvent une réponse à des questions qu'ils se posent depuis toujours : " Pourquoi je vis ainsi, sous cette pression ; pourquoi je subis ces injustices ? " Tant qu'ils ne sont pas arrivés à ce stade, il est difficile de leur demander de participer à des actions plus larges. Ils raisonnent toujours en termes défensifs, égoïstes : " Ce n'est pas moi qu'on attaque ; ce n'est pas mon affaire. " Alors qu’en fait c'est leur affaire ; en attaquant l'autre on les attaque eux aussi. Dépasser ces limites est un énorme boulot. Il faut partir de la lutte immédiate. Dans le bâtiment, par exemple, les liens avec les travailleurs noirs se font facilement car, finalement, ils travaillent ensemble. Mais, souvent, ces coalitions sont artificielles, elles ne correspondent pas à une réelle unité à la base. Ce sont des coalitions d’organisations. Les séparations entre les différentes communautés de travailleurs constituent une des bases du pouvoir capitaliste. Cela étant, nous sommes convaincus que la tâche première de notre activité est de développer l'organisation de la lutte à l’intérieur de la communauté. Notre but est d'étendre le feu à la base de la pyramide sociale. Ce feu est important car il prend dans les piliers de la société. La communauté des travailleurs chinois constitue un de ces piliers. En plus, nous représentons des valeurs nécessaires au système : nous sommes disciplinés, soumis, nous travaillons dur. C'est l'image officielle, dominante, du travailleur chinois. Tout ce qui est écrit sur le socle de la statue de Confucius, à l'entrée de Chinatown. Ce n'est pas par hasard qu'ils l'aient mis là. Les médias expliquent toujours que c'est culturel...
Un jour, j'avais été invité pour parler de notre activité dans une école d'un quartier noir. Une jeune-fille de treize ans me dit : " Je vous envie ! Nous devrions prendre exemple sur vous. " . " Qu'est-ce-que tu veux dire par là ? ", lui ai-je demandé. " Nous devrions être moins fiers, nous devrions travailler plus dur et accepter d'être moins payés. " Voilà pourquoi nous devons brûler ce pilier, détruire cette image. Car elle joue dans les deux sens. Elle alimente aussi la xénophobie. Comme en France, d'après ce que je sais. Les autres travailleurs rejettent les immigrés en disant : " Tu viens travailler pour rien, me faire concurrence, fous le camp ! " Le jour où on apprendra que les travailleurs chinois sont en lutte pour le salaire minimum, alors là, peut-être qu’on nous regardera différemment.
Le système donne à chaque communauté une fonction de pilier idéologique. Les Noirs justifient les mesures sécuritaires, les Chinois représentent les valeurs du travail, et ainsi de suite. À partir du moment où ces valeurs et ces fonctions sont niées par la lutte, les fondements du système en sont ébranlés. C'est pourquoi ça ne nous dérange pas de faire un travail centré sur Chinatown. Ce que nous faisons ici aura nécessairement des répercussions au-delà, sera retransmis ailleurs. Parfois les gens de l'extérieur ne comprennent pas bien notre démarche. Quelqu'un disait que nous sommes spécialisés dans la communauté chinoise... Ils te collent facilement une étiquette. Même dans la presse de gauche traditionnelle, nous trouvons souvent un paternalisme qui s'explique par une attitude dogmatique envers les syndicats. Pour les journaux, les Centres ouvriers ne peuvent être que des organisations de deuxième niveau qui s'occupent de ces pauvres travailleurs des communautés minoritaires.

Q. - Ce la tient peut-être aussi au fait qu’on considère les syndicats comme la seule forme d'organisation possible de la classe ouvrière.

K. - Le syndicat fonctionne dans certaines conditions historiques et dans des secteurs bien précis de la production. C'est tout ! Cela ils ne le comprennent pas. Ils en font un dogme, une religion. C’est Marx lui-même qui a dit : " Je ne suis pas marxiste ! " La contribution de Marx a été une meilleure compréhension du capitalisme, de sa dynamique, de son fonctionnement. Il a surtout montré que ce système était instable. De plus le capitalisme d'aujourd'hui n'est plus le même, il a changé. Par exemple, je ne crois pas que Marx aurait pu imaginer le dégré de contrôle idéologique que le système a atteint, les nouvelles fonctions de l'État. Mais ça ne veut pas dire non plus qu'il se soit trompé. Ce mec vivait en 1848 ! Il ne s'agit pas de mettre en question son génie ni ses intentions. Je dis seulement que nous devons être souples dans la façon de penser et chercher des outils nouveaux pour mener une bataille qui se déroule dans une situation nouvelle. Sinon nous le payerons cher. Aujourd'hui les syndicats nous empêchent d'aller plus loin.4. Manhattan, New York, 30 avril 1997.
C'est l’heure du casse-croute de midi et il y a foule sur les trottoirs. Dans le piquet organisé par le Centre des travailleurs latinos, nous sommes une bonne dizaine à crier :" Boycottez le Jackson Coffee Shop ! ". Parmi nous, il y a Francisco, le plongeur colombien qui s'est fait virer parce qu'il exigeait d'être payé au tarif légal. La cafétéria se trouve sur Broadway, après Times Square, entre la 44 e et la 45e rue, au milieu de la zone plutôt aisée du Theatre District. Deux flics surveillent notre petit groupe, faisant en sorte qu'on ne bloque pas l'entrée du café. C'est un pays libre, ce qui veut dire que nous ne sommes pas libres d'empêcher le Jackson Coffee Shop de faire des affaires. Qu'il paye ses travailleurs latinos moins que rien, c'est aussi sa liberté. Et ceux qui ne comprennent pas, ou qui trouvent tout ça révoltant, sont tout aussi libres de le penser du moment qu'ils ne bloquent pas la porte du café. Voici pour la leçon de science politique. À l'intérieur, le patron et la caissière nous lancent des regards furibards. Pourquoi ne seraient-ils pas libres de nous tirer de dessus ? Ça peut s'envisager, et même se défendre, légalement parlant. Les autres employés, tout aussi latinos et mal payés que Francisco mais plus apeurés que lui, baissent les yeux. La clientèle réagit selon ses humeurs de classe. Un Monsieur cravaté s'écrie : " Plus jamais je ne mettrais les pieds là-dedans ! " On applaudit, évidemment ! D'autres font comme s'ils ne nous voyaient pas. D'autres encore nous découvrent à la sortie… : " Si j'avais su... " ou " Je m'en fous, vous êtes des communistes et de mauvais Américains ". C'est selon. Tout en gueulant, nous distribuons aussi des tracts où l’on raconte la révolte individuelle de Francisco contre ce négrier. Les Blancs cravatés nous évitent, les Black et les Latinos les prennent systématiquement, parfois avec un sourire de connivence. Un postier qui relève une boîte à lettres, vient nous saluer, prend quelques tracts et adresse toute une bordée d'injures homophobes au patron du café. Là on ne sait plus très bien s'il faut applaudir ou non... Les deux flics rôdent toujours, défendant la liberté du commerce et, derrière les baies vitrées, le patron est de plus en plus en colère. Ça ressemble au dégré zéro de la lutte de classes mais, de toute évidence, tout ce foin, la rage et la détermination des gens du piquet, la réaction plutôt favorable des passants, tout cela gêne. Très digne, Francisco remercie ceux qui sont venus.
Le Centre des travailleurs latinos se trouve sur la 3e rue, juste avant le croisement avec l'avenue B, dans l’East Side de Manhattan — le vieux quartier de la gauche new yorkaise, là même où le P.C. américain avait jadis réussi à élire des conseillers municipaux. C'est peu dire ! Le communisme d'État ayant accouché du capitalisme sauvage, l'ancien local des staliniens américains, un peu plus à l'ouest sur la 3e rue, est devenu un bar à la mode, le bien nommé KGB où l’on peut écouter de la poésie moderne tout en regardant les photos de Brejnev accrochées au mur. D'autres, plus en phase avec la révolte qui gronde toujours, gardent pignon sur rue. Ainsi la librairie anarchiste, Books & Politics, au 50 de l'Avenue B et, un peu plus loin, le Nyoricain Café, , lieu vivant du jazz latino. C'est dire combien le Centre des travailleurs latinos est en bonne compagnie. Mais Manuela, une des activistes du Centre, est tellement occupée qu'elle ne fréquente pas le KGB, n’entre jamais au Books & Politics et est à peine au courant du programme du Nyoricain Café. Après maints rendez-vous et annulations, elle a finalement réussi à nous consacrer une heure.
M. - Le Centre des travailleurs latinos est une organisation qui travaille, comme son nom l’indique, avec des immigrés d’Amérique latine. Nous menons un travail d’éducation, de formation et d’organisation. Nous nous occupons aussi des divers problèmes quotidiens de la communauté. Quelle différence y a-t-il entre un centre ouvrier et un syndicat ? Le syndicat s’occupe avant tout des questions de travail, de la signature des conventions collectives dans une usine ou une branche spécifique d’activité. L’action du Centre, au contraire, s’étend à l’ensemble des conditions de vie de l’immigré. Des raisons concrètes expliquent cette différente orientation. Les nouveaux immigrés ont des activités variées et diverses. Le travailleur qui vient au centre n’est pas le travailleur ou l’ouvrier classique, établi dans un métier, avec un salaire protégé par une convention collective. C’est quelqu’un qui change tout le temps d’activité, qui est polyvalent. Aujourd’hui il travaille dans le bâtiment, demain dans un restaurant, après-demain dans le nettoyage, un autre jour encore il vend des fleurs, ou, tout simplement il est sans travail... Il doit trouver des réponses à toutes sortes de problèmes. Comme le nouvel immigré, un Centre ouvrier doit être " flexible ", comme ils disent. Nous devons pouvoir travailler avec une personne qui est aujourd’hui ouvrier d’industrie et demain chômeur. C’est là que la question de la communauté entre en ligne de compte. Car, au delà de sa flexibilité, ce travailleur est avant tout un immigré qui a des problèmes de logement, d’école pour les enfants, qui doit faire face à la violence de la police, affronter les réseaux du commerce de la drogue, etc. Très souvent ce sont des personnes qui ne dominent pas la langue officielle qui est l’anglais. Je parle pour moi aussi... Très souvent ces travailleurs ne possèdent pas de papiers. Bref, il y a tout un ensemble de problèmes qui les rendent très vulnérables, surtout à partir du moment où ils cherchent à s’organiser. Le Centre a pour objectif de leur apporter confiance et sécurité, de les aider à faire face.

Q. - N’y a-t-il pas danger que le Centre devienne une énième organisation d’assistance sociale ? On vient au Centre pour demander conseil et soutien ou est-ce qu’on y vient pour participer à une activité collective ?

M. - Il est pour nous fondamental que le Centre ne devienne pas une agence d’aide sociale. À chaque fois que quelqu’un débarque, nous tenons à lui expliquer nos principes. Tout d’abord, le Centre n’a pas pour vocation de faire les démarches et les actions à la place des gens. Notre but est de les soutenir, et ensuite de leur montrer comment ils peuvent agir par eux-mêmes. Nous insistons beaucoup là-dessus. Il ne suffit pas de connaître ses droits, il faut savoir comment les exercer. Nous avons, par exemple, un service d’assistance juridique. Nous insistons toujours auprès du travailleur qui a recours à ce service sur le fait qu’il est important qu’il récupère son argent, mais que, par la suite, il est tout aussi important qu’il participe aux activités du Centre, aux activités d’organisation et de solidarité. Nous encourageons toute action collective qui puisse permette au travailleur d’avoir plus de contrôle sur sa propre situation et sur ce qui se passe autour de lui. L’idée est de faire comprendre aux travailleurs qu’ils doivent s’engager. Le Centre ce ne sont pas ceux et celles qui y travaillent, le Centre c’est eux. Est-ce que l’idée passe ? Au début ça a été difficile car il y a toujours une méfiance : qui sont ces gens ? qui est derrière eux ? pourquoi tiennent-ils ce discours ? Lentement, ça change, on a plus de confiance, on participe plus aux activités. Celui ou celle qui a vu son problème résolu revient plus tard avec ses amis et ses amies, ses camarades de travail. Il y a une fidélité qui se crée.

Q. - D’après toi, comment expliquer cette méfiance et cette réserve ? Est-ce que les travailleurs craignent d’être manipulés politiquement ou est-ce tout simplement parce qu’il y a une réticence à agir collectivement ?

M. - Plusieurs facteurs jouent. Ceux que tu as mentionnés et un autre encore que tu as oublié. Il s’agit souvent de personnes qui n’ont pas de papiers et qui craignent de participer à des activités dans un lieu qu’elles connaissent mal. L’immigré sans papiers est naturellement très réservé. Certes, il y a une énorme méfiance vis-à-vis des éventuelles manipulations par les groupes politiques qui se cacheraient derrière le nom du Centre. Cette préoccupation est très forte. Seule l’action commune peut aider à comprendre comment nous fonctionnons et quels sont les buts du Centre.
Les femmes sont majoritaires dans le Centre. Environ 80 % du comité directif et de l’équipe de travail sont des femmes. Le Centre est une organisation non-gouvernementale et notre financement se fait essentiellement par les aides et les subventions de fondations ou de groupes communautaires. Depuis peu, nous cherchons à diversifier ce financement, car nous ne voulons pas trop tomber sous la dépendance des fondations, religieuses ou autres. Nous voulons aussi développer le côté associatif, avec des cotisations des membres et des fonds obtenus à partir d’activités diverses, de rencontres, de fêtes. On fonctionne un peu comme une association. La direction et l’équipe de travail sont élues en assemblée par l’ensemble des membres qui participent aux activités.

Q. - Quand le Centre organise un piquet devant un restaurant qui refuse de payer le salaire minimum à un travailleur, comment un tel type d’action se met en place ? Le travailleur vient vous demander de le soutenir et vous lui proposez ce type d’intervention ?

M. - Les piquets sont en effet une des nos activités préférées. Le travailleur débarque ici et explique son problème : arriérés de salaire, heures non-payées, tarifs illégaux, etc. Nous ne tenons pas à nous cantonner à l’action juridique. Nous considérons que c’est un pas indispensable et nécessaire, mais non suffisant. Il faut qu’on s’engage publiquement, sinon l’affaire va s’embourber dans la procédure légale classique. On discute avec le travailleur et, s’il est d’accord, on mène l’action avec lui, avec ses amis et collègues qui veulent y participer. On discute aussi des tracts et des affiches que nous allons distribuer. Sans son accord, rien ne se fera. Le piquet est une bonne façon de dénoncer un patron, ternir son image publique, réclamer son boycott et alerter la presse. Mais c’est aussi une façon de contacter d’autres travailleurs qui se trouvent dans la même situation et qui, par notre présence dans le rue, peuvent trouver la force de réagir. Il faut dire que c’est très efficace. Beaucoup de travailleurs sont venus au Centre après avoir croisé un de nos piquets dans une rue de Manhattan, avoir lu un de nos tracts. Ces actions sont une école. Je me souviens de travailleurs qui, lorsqu’ils sont arrivés au Centre, pouvaient à peine s’exprimer. Ensuite beaucoup de choses se débloquent, ils retrouvent la parole avec les autres.

Q. - Avez-vous des relations avec d’autres centres ?

M. - Aux États-Unis, l’expérience des centres ouvriers est relativement récente. À New York, le Centre des travailleurs chinois est le plus ancien. Depuis dix-sept ans, ils font un travail d’organisation extraordinaire et ils nous ont beaucoup aidés. Il y a aussi un Centre latino à Long Island, un Centre d’employées domestiques d’Asie et un Centre de travailleurs agricoles en dehors de la ville de New York. En Californie, deux ou trois Centres se sont formés, parmi les travailleurs asiatiques et latinos. Dans le reste du pays, il y a quelques centres de travailleurs latinos : un à Boston, un à Providence (Rhode Island), un à El Paso (Texas), un autre encore en Virginie. Peu à peu l’idée se popularise. Ces centres sont en contact irrégulier mais suivi. Parfois nous nous réunissons pour discuter des difficultés, des actions que nous menons. Comme je le disais, l’idée est récente et la majorité des centres a entre trois et quatre ans, sauf pour le Centre des travailleurs chinois et celui d’El Paso, au Texas, qui a déjà treize ans.

Q. - Les syndicats traditionnels sont aujourd’hui forcés de tenir compte de cette nouvelle classe ouvrière flexible dont tu parlais. Faute de quoi, leur déclin va encore s’accélérer. Quelle est leur tactique vis-à-vis des centres ouvriers ? Comment vous placez-vous par rapport aux grands appareils ?

M. - Au début, les rapports entre les centres et les syndicats ont été très tendus. Ça s’est un peu amélioré mais pas trop... Les syndicats voyaient en nous des concurrents et se méfiaient. Ils croyaient, à tort, que l’objectif des Centres était de s’attaquer au syndicalisme. À tort, car nous ne mettons pas en question le syndicalisme. Notre critique porte, fondamentalement, sur le caractère corporatiste, intégré et institutionnel du syndicalisme nord-américain. Nous croyons à un syndicalisme militant, fondé sur un fonctionnement démocratique, dans laquel le travailleur et la travailleuse décident eux-mêmes de leurs actions. Compte tenu de nos idées et de notre critique, on comprend que la bureaucratie syndicale ait été très préoccupée par l’idée des centres et par la perspective de son développement. De nos jours, l’idée des centres s’est popularisée seulement dans le milieu des travailleurs immigrés. Partout ailleurs les syndicats bureaucratiques restent dominants. Pour ma part, je reste convaincue qu’il faudra que cette idée de centre ouvrier prenne aussi racine chez les travailleurs nord-américains. C’est indispensable pour qu’ils puissent se réapproprier l’idée de l’activité collective. C’est elle qui, dans le passé, a donné naissance au syndicalisme de lutte et qui rend possible la participation de la classe travailleuse à la lutte pour son émancipation. Rien n’est joué. Il y a énormément de résistance de la part des bureaucraties. Quelques syndicats se montrent plus nuancés. Le syndicat new-yorkais de la confection vient même de créer son propre " centre ouvrier ", qu’ils appellent Centre pour la justice, et avec lequel ils essayent de faire un travail de propagande. Ils l’ont créé à titre expérimental et dans le but de remobiliser la base . Il semblerait que les résultats soient encourageants..
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Q. - C’est aussi un constat d’échec, puisqu’ils sont obligés de créer, parallèlement à leur structure syndicale, une organisation qui nie, en partie, leurs propres principes de fonctionnement. C’est le constat même de leur intégration et de la séparation qui existe entre les appareils et la base syndicale.

M. - Absolument ! Le monde change. Le monde du travail aussi, énormément ! Une des choses qui est en train de changer ici est la figure du travailleur. Chaque jour qui passe voit un nombre croissant de travailleurs et de travailleuses immigrés s’intégrer à la classe ouvrière américaine. Et cette classe ouvrière se modifie. L’industrie classique, lourde, a été en partie remplacée par un vaste secteur de services où le travail manuel non-qualifié prend beaucoup de place. Les syndicats ne reconnaissent pas ces transformations et, de ce fait, ils se trouvent paralysés, incapables de répondre aux nouveaux besoins d’organisation. Les transformations mondiales de l’économie se répercutent dans les conditions de vie et de travail des travailleurs et des travailleuses. Eux aussi, doivent changer leur façon de s’organiser et d’agir. Pour moi, les centres ouvriers vont être un des moyens grâce auxquels les travailleurs rechercheront de nouvelles voies. Je ne dis pas le seul moyen, non. Il y en aura peut être d’autres. Le centre ouvrier est une forme d’organisation qui leur permet d’exercer leur propre pouvoir. Il est fondé sur une conception complètement différente du syndicalisme traditionnel.

Q. -L’arrivée d’une nouvelle immigration — surtout celle d’Amérique latine — avec des pratiques syndicales et politiques différentes, plus militante, apporte une autre dynamique aux luttes sociales aux États-Unis. Mais ce n’est sans doute pas automatique, cette immigration est aussi dominée par la peur et la passivité, n’est-ce pas ?

M. - Il y a un mélange de facteurs contradictoires. Tout d’abord l’immigration des années 60 et 70 avait des caractéristiques différentes de celle d’aujourd’hui. Les conditions ne sont plus les mêmes, ni ici ni dans les pays d’origine. Ici, il est plus difficile de s’intégrer, les conditions de survie sont devenues très dures. Avant, les possibilités d’emploi étaient meilleures et l’immigré planifiait sa vie, cherchant à épargner pour retourner au pays. Aujourd’hui, ce n’est plus possible de faire des économies. Ce qu’on gagne suffit à peine à satisfaire les besoins de base. Et donc si le travailleur immigré ne s’organise pas, il aura du mal à survivre. C’est en tout cas ce que nous pensons et nous le disons, haut et fort. Cependant il est vrai que c’est la peur qui domine. Les gens hésitent à s’engager dans des activités collectives. On craint de perdre son travail, de se faire arrêter, expulser. D’ailleurs, avec la nouvelle loi sur l’immigration, ce risque est réel, les libertés civiques de l’immigré sont encore plus réduites. C’est pourquoi je parlais de facteurs contradictoires et antagoniques qui se combinent. Malgré tout, je dirais qu’il y a un réveil dans les dernières générations d’immigrés ; il y a une révolte et on cherche les moyens de lutter. En face, l’État américain est en train d’adopter des lois répressives dont le but est d’enrayer ce nouveau militantisme, de bloquer tout mouvement qui s’attaque aux nouvelles conditions d’exploitation. Il faut bien le dire : aujourd’hui la condition de l’immigré est terrible. Il n’a plus la possibilité de se réaliser en tant qu’être humain. L’immigré qui est ici depuis trente ans a une mentalité totalement différente de celui qui est arrivé il y a dix ans ou moins. Rien à voir, y compris l’attitude vis-à-vis la société américaine. Sa façon de voir les choses est autre.

Q.- Imaginons que tu es quelque part en Amérique latine, que tu parles à quelqu’un qui avait émigré aux États-Unis il y a quelques années et qui voudrait émigrer à nouveau. Comment lui expliquerais-tu les changements dans la situation de l’immigration et, surtout, la nouvelle loi sur l’immigration ?

M.- Fondamentalement la nouvelle loi limite énormément les droits civiques de l’immigré. Revenons vingt ans en arrière. Jusqu’en 1976, un immigré qui avait eu des enfants ici pouvait automatiquement régulariser sa situation, obtenir le statut de résident. En 1976, la loi a changé et ce même immigré doit attendre que l’enfant atteigne la majorité (21 ans), pour demander la régularisation. Ça a été le premier changement important de la loi sur l’immigration. Ensuite, en 1986, la loi du travail a aussi été modifiée, aggravant encore la situation. Désormais, pour travailler, il faut une autorisation de travail. Finalement, en 1996, on a annonce une profonde réforme de la loi sur l’immigration. Pour l’essentiel, l’idée est de durcir les lois déjà existantes, aggravant la répression des délits, avec de nouvelle peines très lourdes. Le droit de défense de l’immigré est presque nié et les procédures d’expulsion des sans papiers ont été simplifiées. Par exemple, une personne qui rentre à nouveau aux États-Unis après avoir été expulsée, risque une lourde amende et entre dix et quinze ans de prison. Elle sera ensuite expulsée une fois de plus et son nom inscrit sur la liste des interdits de séjour à vie. Tout cela sans se préoccuper de savoir si cette personne a de la famille ici, des parents nés ici. Le regroupement familial est désormais très difficile à obtenir. En effet, on demande à l’immigré des garanties de ressources égales au moins à 125 % du revenu minimal officiel, ce qui exclut bon nombre d’immigrés très mal payés. Enfin, un autre changement majeur et aux conséquences graves concerne le droit d’accès aux services sociaux. Une mesure déjà approuvée prévoit que l’immigré légal ne peut plus avoir recours aux services de santé publique ni à aucun des services publics financés par le budget fédéral, logement, éducation, coupons d’alimentation, etc. Ces services sont désormais réservés aux citoyens nord-américains, non aux immigrés, même en situation légale. C’est une façon d’appauvrir encore plus les pauvres. Tout ça grâce à un gouvernement démocrate !

Q.- Ils ne s’attaquent donc pas seulement à l’immigration clandestine. Leur but est bel et bien de précariser l’ensemble des immigrés.

M. - Bien évidemment ! Prenons le cas d’une mère, immigrée légale, qui vit seule avec des enfants. Elle n’aura plus droit aux programmes fédéraux d’aide publique. Si elle travaille, que fera-t-elle des enfants, alors que les salaires qu’elle peut gagner sont insuffisants pour payer une nourrice et se nourrir ? Que vont devenir ces familles pauvres ? Franchement, je n’en sais rien. Nulle part aux États-Unis une famille ne peut vivre avec un seul salaire minimum, c’est à dire 25 000 $ par an. Or, la majorité des immigrés hispaniques gagnent moins de 10 000 $. Et un loyer dans un quartier pauvre s’élève souvent à 7000 $ par an. Ne parlons pas de la nourriture, des transports et autres besoins. C’est sans doute ce qu’ils appellent " le miracle américain " !

Q. - Et pourtant l’immigré légal continue à payer ses impôts, avec lesquels l’État fédéral continue à fonctionner. C’est une formidable arnaque !

M.- Absolument ! C’est un des aspects mis en avant par les organisation de défense des immigrés. " Nous avons le devoir de payer l’impôt à l’État mais nous n’avons pas le droit de bénéficier des services de l’État ! On cotise pour tel service et ensuite on n’y a pas accès ! " C’est tellement contradictoire que le gouvernement a promis de nuancer la loi. En fait, ils cherchent une façon de contourner le problème tout en restant fidèles à leur projet.

Q. - C’est à se demander si le but n’est pas d’inciter l’immigration clandestine. Finalement, l’immigré est gagnant s’il ne paye pas d’impôts. De toute façon, il n’aura pas droit aux services sociaux !

M. - C’est vrai ce que tu dis là. Jusqu’à maintenant, les gens voyaient très bien la différence entre une situation régulière et la clandestinité. D’ailleurs, nombreux étaient les immigrés légaux qui tenaient des propos égoïstes sur la nouvelle loi : " Ça ne nous concerne pas, c’est contre les clandestins. " Bien sûr, nous savions que l’attaque était mené contre tous, non seulement les clandestins mais tous les immigrés. De plus, nous pensons que l’attaque contre les immigrés est la première partie d’un attaque plus général contre tous les pauvres, contre les travailleurs. Avec la nouvelle loi, les choses sont claires, en tout cas plus claires.
Encore un exemple. La nouvelle loi interdit aux immigrés légaux de bénéficier de l’aide publique et, en même temps, elle réduit cette aide pour les citoyens nord-américains. Avant, ils avaient droit à l’assistance publique à vie, maintenant c’est limité à cinq ans. Une personne qui reçoit l’aide publique (Welfare) doit, au bout de deux ans, prouver qu’elle cherche du travail. Qu’elle en trouve ou non, trois ans après les allocations se terminent. Et qui donc est concerné : les pauvres, ceux qui n’ont pas pu suivre l’école, les minorités. C’est une attaque globale contre la classe ouvrière pauvre, pas seulement contre les immigrés.

Q.- On sait que les sommes du budget correspondant aux aides publiques sont minimes. Ce que est ainsi recherché c’est la baisse du coût du travail, la création d’une force de travail très bon marché.

M. - Sans aucun doute. : avoir une main-d’œuvre à bas prix et maintenir la pression sur ceux qui travaillent encore avec les salaires et les conditions de travail anciennes. Beaucoup d’entreprises où les travailleurs gagnaient auparavant 20 $ de l’heure réduisent d’autorité les salaires, en prétextant qu’il y a des gens disposés à travailler pour moins. Des employés avec 15 ans de maison sont licenciés du jour au lendemain pour être remplacés par d’autres payés 5 $ de l’heure. Les patrons commencent même à embaucher des gens en fin de droits et les payent 1,5 $ de l’heure (c’est ce qu’on appelle le workfare, comme si ces emplois sous-payés étaient encore une faveur qu’on nous fait). La plupart des travailleurs intégrés ne font pas le rapport entre toutes ces situations, ils ne voient pas qu’il s’agit d’une politique globale des capitalistes. Ils continuent à mettre les problèmes sur le dos des immigrés, considérant qu’ils constituent une charge pour les services publics.

Q. - Dans les années 20, les syndicalistes révolutionnaires disaient que toute politique d’immigration est une politique contre la classe ouvrière. Les nouvelles loi sur l’immigration, l’augmentation de la répression peuvent unifier les différents milieux de l’immigration, par delà les fractures nationales et culturelles, voire raciales. Vont-ils se voir plus en tant qu’immigrés plutôt qu’en tant qu’Équatoriens, Jamaïcains, Mexicains, Haïtiens ?

M.- C’est un processus lent. Il va falloir beaucoup de luttes pour y arriver. Même s’il y a un changement d’attitude chez les immigrés des dernières années, il y a encore trop de frontières ! On continue à s’identifier à sa communauté d’origine plutôt que de se voir comme partie d’une grande communauté immigrée. C’est déjà ainsi entre latino-américains, alors ne parlons pas des liens avec les Coréens, les Chinois, les Polonais. Il y a des tentatives de briser ces barrières, mais c’est très rare. Il y a tellement de divisions : légaux et illégaux, par nationalité, par couleur, etc. L’aspect positif — si l’on peut dire — de la loi de l’immigration, c’est de montrer que tout le monde est à la même enseigne. De plus en plus de gens comprennent que ces barrières, ces frontières ont été créés et sont constamment renforcées pour diviser. Il s’agit de savoir qui est l’ennemi, qui est notre allié.

Q. - Et si on parlait de toi, de ton expérience d’immigrée. Comment vois-tu aujourd’hui la société nord-américaine par rapport à l’idée que tu t’en faisais avant d’émigrer ? Et comment vois-tu aujourd’hui la société d’où tu viens, à Saint-Domingue ?

M. - Globalement, ma perception des États-Unis n’a pas vraiment changé, avant et après l’émigration. Mais il y a des aspects qui m’ont frappée. Par exemple, j’avais une idée totalement fausse des droits des travailleurs : comment s’appliquaient les lois du travail, quelle reconnaissance il y avait de ces droits. Dans nos pays, nous nous faisons des illusions. Puisque les États-Unis sont le pays le plus démocratique au monde, nous pensons qu’ici on pouvait revendiquer ses droits, les faire respecter. Bien sûr tout cela est vrai en théorie ! Tu peux réclamer tes droits mais il n’est pas sûr que tu obtiennes quoi que ce soit. Tout est dans le mais. C’est ça la démocratie. Ça a été pour moi une réelle surprise de découvrir qu’aux États-Unis la loi fédérale ne protège que le salaire minimum, le paiement des heures supplémentaires et, entre guillemets, le droit de s’organiser. Je mets des guillemets parce que cette même loi donne la possibilité au patron de licencier le travailleur qui participe à des actions collectives.

Q. - Curieuse illusion : alors que tu voyais les États-Unis comme un pays impérialiste, tu croyais que les travailleurs y étaient mieux protégés...

M. - Oui, c’est vrai. Je le croyais vraiment. Comment l’expliquer ? Dans nos pays le système judiciaire est totalement corrompu. Tu as un problème avec ton patron. Avant même que tu portes plainte il a déjà appelé le juge et la police. Quand tu arrives chez les flics, c’est toi qu’on arrête ! Ici le patron ne peut pas agir de façon si ouverte. Le travailleur peut porter plainte et, s’il est tenace, il peut créer des ennuis au patron pendant deux ou trois ans, même s’il ne gagnera jamais. Mon illusion venait du fait qu’ici la procédure légale est possible. Pour le reste, je me doutais bien qu’un pays si puissant avait des règles bien établies et que celui qui est pauvre a sa place bien déterminée et définitive. Comme dans toute société bâtie sur des rapports de classe.
Je viens maintenant à ta deuxième question. En vérité, analyser mon pays d’ici m’a ouvert de nouvelles perspectives. Il y a des valeurs, comme la solidarité, la vie en communauté, qui demeurent, dans les pays dits sous-développés, et que tu apprécies vraiment dans l’immigration. La même chose pour l’esprit de lutte, les formes d’organisation. Le syndicalisme par exemple, c’est une expérience totalement différente ici et dans mon pays. La bureaucratisation syndicale aux États-Unis est quelque chose qui n’a pas de comparaison avec ce que je connaissais à Saint- Domingue. Là bas c’est loin d’être parfait, mais ça n’a rien à voir.

Q. - Ne penses-tu pas qu’il y a danger d’idéaliser la situation que tu as laissé derrière toi ? Si la bureaucratie n’est pas la même, les principes de fonctionnement sont les mêmes et, à terme, produisent les mêmes tares. On ne peut pas perdre de vue le pourquoi de l’émigration, perdre le sens critique.

M. - Je ne dis pas que j’échappe à cette tendance à idéaliser. Bien sûr, je suis consciente de la barbarie des classes dirigeantes dans nos pays, de toutes les horreurs, de la corruption généralisée. Mais je me réfère surtout à la façon dont fonctionne la société civile. Certes, y a aussi de la bureaucratie. Aujourd’hui les mouvements sociaux sont très désarticulés, traversent une période de crise. Même un syndicat bureaucratique, même un syndicat jaune est plus démocratique en Amérique latine que n’importe quel syndicat nord-américain. Ici, le travailleur n’a aucun lien avec ces institutions. Il ne sait même pas ce que s’y passe, il n’est au courant de rien. Dans mon pays, la relation entre le bureaucrate et le travailleur n’est pas encore à ce niveau, au moins elle existe. Sans idéaliser, il y a réellement plus de participation. Et pourtant, tu as raison, si nous sommes partis c’est bien parce qu’il n’y avait pas de possibilité d’épanouissement. Je dois aussi reconnaître que le machisme dans la société dominicaine est bien plus fort qu’ici. Même d’un point de vue légal, ici il existe un cadre sur lequel tu peux t’appuyer pour te défendre. Que ce soit contre le viol, l’exploitation sexuelle, les violences sexuelles en général. Dans mon pays, si mon compagnon me bat et si je vais voir la police, on me répondra : " C’est un problème entre mari et femme. " À la limite, on me fera de la morale : " Occupe-toi de lui, c’est ton devoir ! ". À Saint-Domingue, l’avortement est toujours un crime. Ici, il y a un retour en arrière, mais on n’est pas encore là et la résistance est très forte. Aux États-Unis, la femme a beaucoup plus d’espace pour agir socialement ; elle est plus indépendante et moins sous le contrôle de l’homme, de la famille, du voisin. C’est l’aspect positif de l’absence de vie communautaire dont je parlais tout à l’heure.