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AU BAR DU MARCHÉ...

Roger entre dansle Café du Marché. Il y rencontre ses pôtes et pôtesses de comptoir et de but en blanc, il lance la question fatidique :
- Le revenu garanti peut-il mettre en péril l'économie?
- Non, bien sûr, répond d'emblée le vieux Paul, si les patrons veulent bien nous le donner, c'est qu'ils s'y retrouvent quelque part; soit ils sont acculés par un "mouvement de chez mouvement" et ils cèdent quelques miettes pour le désamorcer, soit ils craignent una revolucion., ils anticipent et ils lâchent un revenu...
- En France, ou dans n'importe quel pays occidental, en tout cas, ce n'est qu'une porte de sortie du capitalisme pour rester vivant, coupe Ginette entre deux gorgées de Record.
... de toute façon, Rodgeur, tout continuera comme avant, l'exploitation du tiers-monde, tu connais?
- Ecoute, renchérit Ginette, le système est de mieux en mieux rodé : les pays occidentaux peuvent se permettre de filer un revenu parce qu'ils sont riches. Et pourquoi sont-ils riches ? Tout simplement parce qu'ils exploitent depuis cinq siècles le tiers-monde.- Exact!! Dans l'immense majorité des pays du dit "tiers-monde", les sols ne sont pas utilisés pour nourrir la population mais pour cultiver des produits d'exportation, éructe son pôte Paul, sur les terres riches, on cultive du manioc, que la communauté européenne utilisera par la suite pour nourrir le bétail. Et c'est la même chose pour le soja! Tu vois, les paysans allemands alimentent leurs animaux avec du soja issu principalement de l'exportation.- Calme-toi Paul, tu t'emballes, même si y'a effectivement de quoi fouetter un évêque! balance Roger en trépignant sur sa chaise.
Paul remet la question sur le tapis:
- Attend voir le cas concret : si tu prends le Bangladesh, par exemple, c'est sûrement le pays le plus pauvre au monde et le plus densément peuplé, pourtant la FAO...
- Qu'est c'est qu'ça??
- ...laisse-moi finir! C'est un organisme qui dépend de l'ONU, et qui estime que ce pays pourrait s'auto-alimenter en utilisant les terres cultivables pour nourrir la population... mais je sens que j'te saôule, j'arrête.
La dessus Ginette se lâche, son verre bien ventousé à la paume :
- Face à ça, gars tu vois, demander le revenu garanti, c'est vraiment penser qu'à sa gueule. Faire passer son bien-être avant celui des autres, voire au détriment des autres. Alors, placer cette aspiration dans une perspective révolutionnaire, c'est n'importe nawak! Ca sent sa dérive petite-bourgeoise qui voit ce qui lui ferait plaisir dans sa vie et décide d'en faire une perspective politique sans vraiment réfléchir à ce que ça signifie. Le revenu garanti, c'est des billets fabriqués avec des p'tits bengalis, en fait...
- Oui, mais si ce revenu était universel, si sur toute la planète tout le monde touchait la même quantité équivalente d'argent...
_ De toute façon, rigolo, c'est pas du tout revendiqué comme ça. coupe judicieusement Ginette.- ... Ouais mais euh...la redistribution ça va contre l'accumulation capitaliste des richesses, articule Roger entre deux tafes qu'il tire sur son mégot d'Interval.
- Le revenu garanti n'est qu'une façon nouvelle d'endormir les masses dans cette phase du capitalisme que nous vivons. Le RMI a été en son temps une soupape de sécurité pour le gouvernement. Tout le monde savait que la situation allait empirer. Argumente le vieux avant d'avaler une nouvelle gorgée de son café crème. En plus, on a déjà vu des mouvements se casser la gueule pour avoir utilisé des revendications comme celles-là. Roger mâchouille une allumette en regardant vers le plafond mais s'obstine:
- Certains pourraient te répondre qu'il faut justement le demander parcequ'il s'agit d'une revendication impossible à satisfaire.
- Dans ce cas, ça s'appelle de la manipulation de masse.
- Mais enfin tout de même, tu exagère! s'énerve Roger en frappant du point sur la table. Tu ne peux tout de même pas avoir réponse à tout. Et puis pense un peu à ces millions de pauvres à travers le monde qui pourraient sans doute utiliser leur cerveau s'ils ne perdaient pas tout leur temps à chercher à bouffer. Les conditions de vie quotidienne seraient totalement chamboulées si nous pouvions tous bénéficier d'un revenu garanti pour vivre.
Paul regarde son ami avec étonnement. Mais ne se démonte pas pour autant.
- Mon vieux, crois tu réellement que le capitalisme peut subvenir aux besoins de tout le monde? Ce système ne peut marcher que parce qu'il y a des riches et donc des pauvres. D'ailleurs c'est écrit là dessus: " tant qu'il y aura de l'argent y en aura jamais assez pour tout le monde", dit-il en désignant un autocollant jauni se décollant du comptoir. Si à un moment y'a un rapport de force suffisant pour imposer ce revenu, autant carrément abolir l'argent et l'Etat.
Une mouche traverse la salle avec un bruit d'hélicoptère...
_ Et les tournées faudra p't'être penser à les payer s'inquiète le tenancier.
Ignorant ces propos bassement matériels, Ginette lance :
-Il s'agirait dans le meilleur des cas d'une mesure économique autoritaire. Nous aurions à vivre dans le meilleur des mondes ou le produit de consommation serait roi.
A ce moment là nos philosophes de comptoir se retournent en entendant la porte des chiottes grincer typiquement.
- Oh, bin, moi, les gars, ch'ais pas mais au moins ça me ferait de la thune pour aller voir des matchs pendant la coupe du monde jette Dédé en se lissant la moustache.
Ginette repars:
- Je ne sais pas quoi te répondre Dédé, mais toi Roger, tu as la mémoire courte. 68, les accords de Grenelle, le coup de la crise avec le premier choc pétrolier, ça ne te rappelle rien? Depuis cette époque, ils rognent sur les miettes qu'ils nous laissent. Si un revenu est accordé à tout le monde, le smig va être augmenté, le cout de la vie suivra.La baguette va passer à cent balles; ce qu'ils lachent d'une main ils le reprennent de l'autre.
Roger perplexe s'accroche à son raisonnement:
_ ouais mais quand même, si t'as de la thune sans bosser tu vas pas aller te faire chier. Comme qui dirait, ça remettrait en cause la centralité du travail, arrétez-moi si j'me trompe...
- Faut sortir un peu mon gars, crache Ginette, le travail il est déjà décentralisé. Y'a tout plein de gens qui en reverront jamais la couleur. Tant mieux pour eux. C'est plus le travail qu'est central c'est la marchandise et la consommation. Et ça tu vois, le revenu il le remet carrément pas en cause, au contraire ...- Finalement, ça pose le problème du réformisme, rétorque Dédé, tandis qu'un éclair d'intelligence tente de traverser son regard.
Roger, l'air déprimé, son menton entre ses doigts, inspecte attentivement la poussière accrochée au lustre en Plexiglas.
_ En plus c'est pas parcequ'y va y avoir un revenu que tout le monde va s'arrêter de bosser. T'as qu'à voir, alors que certains pourraient tranquillou être au RMI ils se tapent des CES relous. Si l'Etat reste et que les même valeurs de compétition et de réussite sont là, y' aura toujours des yuppies et des winners, y'aura toujours des socialements nuisibles : commerçants, patrons, proprios, flics, vigiles j'vais pas te faire la liste...Il y aura toujours une différence de moyens entre ceux qui taffent pour avoir plus et ceux qui se contentent du revenu. même si y'a un léger progrès dans le niveau de vie, ça reste la même merde. Satisfaite de sa tirade, Ginette entreprend de se rouler une clope avec le tabac de Roger.
Sur quoi ce dernier lâche sans conviction :
- Mouais, mais l'aménagement de nos vies c'est peut-être pas si mal...
- Tu ne sais jamais ce qui t'attend en contre partie sourit Paul, les yeux rivés sur le poste de télé. Le pire c'est que certains "révolutionnaires" ont décrété qu'il s'agissait d'une revendication appropriée à leur "programme". Sur l'écran, des bovins en short halètent péniblement après un ballon. Tout le problème est de savoir quel rôle veut se donner le "révolutionnaire" continue-t-il en se fourrant son majeur dans le nez. Ca manque d'une vision globale, réclamer seulement le revenu sans remettre en cause le capitalisme et l'Etat c'est naif, bidon ou démago.
- On ne peut tout de même pas arriver sur le terrain avec nos gros sabots et balancer directement un discours anti-revendicatif à la gueule des gens. Ils vont nous prendre pour des fous, on dépassera ça après dans la foulée, réfléchit Roger sans perdre une seconde du match Metz/Toulouse.
Ginette lui tape amicalement dans le dos et dit:
- Parler de dépassement après avoir revendiqué des aménagements ça me parait assez schizophrénique comme démarche, non?
- t'as p't'être raison. Tiens file-moi une pièce que je gratte ce millionaire. Ouah, mortel cinq-cents balles, c'est moi qui régale!